17 Août 2022
Triboulet
"Le zèle est bon pour les sages mais on le trouve surtout chez les sots"
T.Fuller
"Amar, c’est le meilleur de nos ministres", dixit Othmane, un de nos meilleurs journalistes-alimentaires, à la recherche d’un lot de terrain dans les environs de Beni-Tamou.
Amar est ce qu’on peut appeler en mathématiques, un invariant. Quelque soit le remaniement ministériel, restreint ou élargi, il demeure inamovible et constant. Dans la galerie du palais du Dr Saâdane, vous pouvez le voir sur toutes les photos des gouvernements qui se sont succédé sous la houlette du Grand Timonier, dont il était le chouchou.
Si Amar avait le sourire dilaté jusqu’aux tempes. La tête carrée comme un rond-point. Et peu importe le portefeuille qu’on lui confie, l’essentiel pour lui est de rester en orbite, à graviter autour du roi Soleil, dans le giron du clan.
Intrépide, il sillonne, en toutes saisons, le pays en long, en large et en diagonale, accompagné d’une meute de journalistes haletants, qui ont du mal à le suivre. Amar, le grand vizir de sa Majesté, en plus d’être un grand théoricien est aussi un homme de terrain. Il troque souvent son alpaga contre une tenue de chantier : gilet fluorescent, bottes et casque bien enfoncé sur sa petite tête.
En visite officielle, et une fois les caméras braquées sur sa tronche de ministre-ouvrier, il se baisse, hume de son nez d’expert le bitume fraîchement posé puis s’adonne à son exercice favori : tancer le responsable du projet et lui balancer quelques formules savantes dont il avait le secret, devant l’œil médusé ou amusé, c’est selon, de l’assistance. Il vitupère son interlocuteur. Et sa colère augmente avec le crépitement des flashs des photographes qui immortalisent la scène. Cela l’excite. Il fronce les sourcils et pointe de son index menaçant le bureau d’études, en lui promettant le feu de la géhenne s’ils ne se conforme pas au cahier des charges.
Lorsqu’on lui a confié le grand projet du siècle, comme ils disent, il s’est vite transformé en chef de chantier battant le pavé nuit et jour. On lui fixa comme objectif de relier El Tarf à l’est à Maghnia à l’ouest, sur mille deux cents kilomètres. Il s’y attela, dès lors, avec beaucoup de zèle. Un zèle qu’il assumait avec aplomb, pour les intérêts supérieurs de la patrie, comme il aimait à le seriner de son air grave et solennel.
Pour ceux qui avaient l’outrecuidance de douter de sa compétence ou de son aptitude à diriger un tel projet, il n’hésitait pas à lâcher sa meute, tous azimuts, dans les média qui lui étaient inféodés, pour la plupart. Ou à ses supérieurs, plutôt.
J’ai entendu un jour l’un de ses sbires, gavé au fromage-casher et ne pouvant réfréner un rot, rétorquer sur un plateau, à un interviewer nubile, que son Maâli Al Wazir était titulaire d’un doctorat en physique nucléaire. Waouw ! Le pauvre journaliste aussi impressionné que décontenancé, lui balança : "Masha AIlah !". Il est vrai qu’auprès de beaucoup de ses compatriotes, avoir un doctorat dans une telle spécialité, ça en jette, quoiqu’on dise. C’est abscons et on ne sait pas trop ce que c’est. Un doctorat en physique ou en mathématique, c’est équivalent mais beaucoup moins imposant, convenez-en !
Personne n’a pu vérifier la véracité des propos de ce sous-fifre, si tant est qu’il sache de quoi il parle. Mais on a vu d’autres collaborateurs à Si Amar, chanter la même antienne. Et on a vu les mêmes journalistes, des ravis de la crèche, s’ébaubir à leur tour !
Certains responsables de publication n’hésitent pas à lui consacrer, dans un panégyrique enthousiaste, des unes entières et des éditoriaux, en mettant l’accent sur son volontarisme, sa fougue et … ses compétences. Un parangon de sérieux et d’abnégation, ainsi le présentent-ils.
Le long serpent de bitume qui traverse toute la partie nord du pays avançait tant bien que mal. Plutôt mal que bien, malgré le gouffre financier creusé par des dépenses faramineuses incontrôlées, les visites innombrables et dispendieuses et les injonctions insistantes et bruyantes des responsables et à leur tête Si Amar, le hardi.
Le clou de l’histoire, c’est lorsqu’on s’est rendu compte que les éminents initiateurs de ce grand projet du siècle, faut-il encore le rappeler, n’avaient pas intégré dans leurs études les commodités et installations annexes telles les aires de repos ou les stations service. On reste coi devant une telle impéritie! Aussi, des plaisantins recommandaient aux voyageurs désireux d’emprunter l’autoroute, de penser, à l’avance, à se sustenter, à prendre leurs médocs et à se vider la panse, pour ceux qui ont le transit facile, avant d’entamer leur long voyage. La grosse "omission" vous empêche ainsi de faire la grosse "commission" entre deux bornes distantes de quelques dizaines de kilomètres.
Et lorsqu’on interpelle le Douktour en fusion-fission sur une telle "omission", il vous irradie de son sourire radioactif et vous rappelle, effrontément, doctement et pince-sans-rire, qu’un projet complémentaire et non moins ambitieux est en cours d’élaboration ou de finalisation, selon les circonstances, auquel l’autorité suprême accorde la plus haute importance et que lui, le petit soldat de son excellence, le fayot assumé, est mobilisé avec ses troupes pour mener à terme ce deuxième projet avec la même détermination et le même engagement. Sacré Amar !
La presse toujours dithyrambique à son égard, continue de couvrir tous ses déplacements. "C’est le meilleur de nos ministres", dixit le journaliste-sdf Alilou. Alilou habite chez son beau-père à Cherarba et il espère qu’en couvrant les activités du vizir Amar, il aura un toit bien à lui. Ainsi, il montrera au géniteur de sa femme, toute la considération et l’estime dont il bénéficie dans l’aréopage des gens qui comptent et lui rabattre le caquet en conséquence !
L’histrion Amar, continue son numéro dans un spectacle affligeant: humer le bitume et gronder le premier responsable qu’il trouve en face de lui en présence des caméras. Mais la mauvaise comédie qui n’a que trop duré commence par lasser et assommer même ses thuriféraires. Le projet s’éternise. Les coûts explosent et les soutiens se font rares. Les chefs-marionnettistes coupent le fil et cherchent déjà un remplaçant à Si Amar, un fayot de la même engeance, même si Maâli Al Wazir a placé la barre très haut.
Mais vizir Amar, tel un félin apprivoisé et initié aux arcanes du sérail, retombe toujours sur ses pattes quand il est lâché de haut, par quelques-uns de ses parrains. Le Douktour ès quarks rappelle à ses maîtres qu’il est polyvalent, toutologue et qu’il sait faire autre chose que l’arpentage par mauvais temps sur du bitume frais.
Qu’à cela ne tienne ! On confie au "meilleur de nos ministres", le secteur du tourisme. Une voie de garage pour une sortie honorable, vu les services rendus. Et c’est avec son zèle habituel, que ce serviteur loyal et empressé a convoqué la presse pour présenter son programme "spécial et ambitieux" à l’effet de redynamiser un secteur rachitique et moribond.
Dès sa prise de fonction, il descend dans l’arène, toujours avec la même meute de journalistes haletants qui le suivent. Il débarque dans un hôtel délabré, prend pour décor un vieux et gros palmier, datant probablement de l’époque de Abderrahmane 1er, et une piscine qui n’a pas vu l’eau depuis le Déluge. Puis d’un air sérieux et convaincu, comme toujours, il fait l’annonce – ou la blague - du siècle (ou du millénaire, au point où on en est) : "Nous allons faire de notre pays l’une des premières destinations touristiques du monde. Pour cela nous allons construire des milliers de lits, livrables dans les deux ou trois années à venir. Des millions de touristes afflueront sur nos côtes et se délecteront de nos paysages féeriques et envoûtants. Nous ferons pâlir d’envie nos voisins et ceux de l'autre rive. Vous allez voir !".
Les journalistes frétillent d’excitation. Ils s’imaginent dans deux années ou trois, les pieds dans l’eau limpide de la piscine, à l’ombre du gros palmier, en train de siroter une n’gaous fraîche sur fond d’une mélopée haouzie et d’un salmigondis de langues exotiques dans cette future tour de Babel.
Mais non. Ils n’imaginent rien les pauvres. Même eux commencent par accepter l’évidence. Le ménestrel devant eux, dont la fin de carrière semble proche, est usé et aussi triste qu’un clown. Et s’il continue de jouer fidèlement son rôle, c’est pour honorer son contrat. Celui pour lequel il est grassement payé.
Le grand timonier, malade depuis des années déjà, s’étiole. Le vaisseau prend l’eau de toutes parts. Mais le vizir Amar continue de jouer sa partition sur le pont. Jusqu’au jour, où les nouveaux maîtres décident de frapper les trois coups, ordonnant, de ce fait, le baisser de rideau sur une comédie insipide, qui a duré vingt ans et qui ne fait plus rire personne. Ils sifflent ainsi la fin de la partie. Le vaisseau coule et Si Amar avec. La tête pleine de goudron ! Il n’a rien vu venir le bougre. Et même le taiseux caïd avec qui il prétendait jouer au foot à ses heures perdues, n’est plus là pour le repêcher.
Aux dernières nouvelles, Si Amar, l’ingénu faute d’avoir été ingénieux, est interné dans un asile. Son passe-temps favori : compter les bandes blanches d’une ligne discontinue de 1200 km, qui démarre de Maghnia et se termine à El Kala. Il porte un casque et des bottes. Quand il est fatigué et avant de dormir, il plante des aiguilles dans une poupée vaudou à l’effigie de son Maître qu’il continue d’appeler "Excellence".
Aujourd’hui, les mauvaises langues jurent leurs grands dieux que si Amar, le grand vizir n’a jamais de sa vie vu une vraie autoroute encore moins foulé son asphalte. Les autoroutes, il les a vues derrière son poste télé ou dans un jeu vidéo même s’il ne savait pas jouer.
Vous imaginez, n’en déplaise à Dieu, si on avait confié à cet éminent Douktour en physique du néant – à défaut de neutrons - le projet d’une centrale nucléaire ? Tchernobyl à Ain-Oussera !
Rien que d’y penser ….
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