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Chroniques Rostémides

L'hiver meurtrier



"Je me souviens d'un arbre, je me souviens du vent"
La rivière de notre enfance - D. Barbelivien

 

Il est dix-sept heures en cette froide journée de décembre. La cloche vient de sonner. La maîtresse nous demande de nous lever dans le calme. Nous rangeons nos affaires puis nous nous ruons vers la rangée des porte-manteaux. On enfile nos manteaux et nos gandouras et piaffons devant la porte de la classe. 

Dès que celle-ci s’ouvre, nous nous sentons secoués par le souffle d’un vent violent qui vient cingler nos visages. Nous descendons les escaliers bruyamment. La cour grouille déjà ! 
Le gardien emmitouflé dans son burnous, tient d’une main son turban et essaie d’ouvrir le grand portail de l’autre. Il risque de trébucher à tout moment sous l’effet du vent.

Dehors il fait presque nuit. Le grand portail finit par s’ouvrir. La cohorte des élèves envahit le terrain vague et pentu situé en contrebas, et se disperse entre les grands arbres secoués par la bourrasque de pluie qui s’accentue. Certains parmi nous glissent et ont beaucoup de mal à se relever sur le sol mouillé. D’autres, essayent vainement de ramener leurs capuches sur leurs  têtes. Ils courent dans le sens du vent, faute de pouvoir  l’affronter. Leurs corps frêles semblent quitter le sol de temps en temps.

Sur la partie basse du terrain, je salue de la main quelques camarades et nos chemins se séparent. Je traverse le "village Bennaceur" à contre-courant du vent pendant qu’eux prennent le chemin du quartier nord, situé plus haut à la lisière de la forêt des pins. Je ne sais pas à cet instant que certains de nos camarades laissés derrière nous ne reviendront jamais !

Il pleut toute la nuit. Les vents violents font claquer portes et fenêtres. L’eau qui jaillit des gouttières forme des ruisseaux qui vont se déverser dans les caniveaux et finir dans les avaloirs, qui ont du mal à absorber un tel débit.

Le lendemain, des agents communaux, munis de pelles et de râteaux, curent l’intérieur des avaloirs et dégagent la chaussée embourbée. Le vent a baissé d’intensité et la pluie a cessé pour quelques heures.

Arrivés en bas du terrain qu’il nous faut traverser pour accéder au portail de l’école, s’offre à nos yeux un spectacle de désolation. Plusieurs arbres arrachés par la tempête sont couchés sur le sol boueux, jonché de feuilles et autres objets charriés par les eaux. Au niveau du grand portail ouvert, des enseignants crient et font des signes de leurs mains pour nous orienter vers des passages plus accessibles. Certains, portant des bottes en caoutchouc, n’hésitent pas à descendre vers nous et à nous tenir la main pour nous aider à remonter la pente.

Passé le portail de l’école, des flaques d’eau entachent la cour bitumée. On nous regroupe sous le préau pour nous protéger du froid. On y est à l’étroit mais à l’abri.

La cloche ne tarde pas à sonner. Nous rejoignons nos classes, transis de froid.  Il y a des absents. Leurs places restent désespérément vides toute la matinée. La maîtresse sort de temps en temps s’enquérir des nouvelles. Elle nous apprend que la tempête d’hier a fait beaucoup de dégâts et qu’il y aurait des morts. L’inquiétude se dessine sur son visage qui se ferme au fur et à mesure que les informations lui parviennent, par bribes.

Un peu avant onze heures, le Directeur de l’école, visiblement ébranlé et ne pouvant cacher son émotion, vient lui annoncer d’une voix faible et résignée, que Benaissa et Kaddour seraient morts et que Dahou serait dans le coma. Ils auraient été écrasés par des arbres. Les deux premiers étaient dans notre classe.

Notre maîtresse, incrédule écarquille les yeux puis fond en larmes à son tour. Elle court à l’extérieur, et tombe dans les bras d’un de ses collègues, abattu, qui ne trouve pas les mots pour la consoler. Une autre maîtresse ne pouvant tenir en équilibre, a du mal à respirer. On la transporte dans le bureau du Directeur presque inconsciente. La stupeur et l’incrédulité se lisent sur tous les visages.

Une heure plus tard, au seuil du grand portail, des hommes en uniforme discutent avec le Directeur. La disparition de nos deux camarades est confirmée un peu avant midi.

Vers la fin de l’après-midi, toute l’école, personnel et élèves, accompagne les deux défunts à leur dernière demeure. Sur le chemin menant au cimetière, d’autres écoles nous rejoignent. 

Une foule nombreuse assiste à leur inhumation dans une atmosphère glaciale emplie de piété et beaucoup de chagrin. La douleur des parents des deux victimes, éplorés mais dignes était plus intense à la vue de ces nombreux camarades de leurs enfants,  aux visages d’anges, fixant de leurs regards mouillés leurs tombes fraîches et les saluant de la main en guise d’adieu.   
Il faut avoir un roc à la place du cœur pour ne pas succomber devant un tel spectacle.

Quelques jours plus tard, Des engins nettoient le terrain. Des hommes armés encadrent quelques hommes en tenue orange. Ce sont des prisonniers qui ont pour tâche d’abattre tous les arbres. Ainsi le terrain sera non seulement débarrassé de ses arbres "criminels" mais surtout nettoyé du sang de nos camarades. Plus tard il sera transformé en terrain de sport et annexé à l’école.

Les jours passent mais la plaie a du mal à se refermer. L’absence de nos camarades se fait pesante. Leurs places vides sont occupées par d’autres élèves, pour atténuer un tant soit peu le poids de leur souvenir. Mais la douleur immense, est toujours là. "Ce n’est pas leur mort qui nous fait de la peine, c’est de ne plus voir nos camarades qui jouent !"(1).

Aux premiers jours du printemps, Dahou, la troisième victime, sort de l’hôpital, handicapé à jamais de sa jambe gauche, écrasée par l’un des arbres, en cette cruelle et sombre journée de décembre. C’est un miraculé.

Et à chaque tempête, nous reviennent les images terrifiantes de cette journée, lorsque nous vîmes ces hauts arbres qu’on croyait profondément enracinés dans la terre, pencher dangereusement mais nous étions loin d’imaginer qu’ils allaient emporter dans leur chute, nos chers et regrettés camarades.

Aujourd’hui, il m’arrive encore de me souvenir de ces visages angéliques quoique évanescents.

(1)  Phrase inspirée par la chanson « La rivière de notre enfance », mentionnée plus haut.

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B
Tiens, je ne savais pas que le terrain sur lequel on jouait au foot, avait servi de scène de crime !<br /> Triste évènement; Deux anges ont rejoint le paradis.
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T
Quelle triste historie :(
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