15 Août 2022
"Les maîtres d'écoles sont des jardiniers en intelligences humaines"
V. Hugo
A Mlle B.
Nous sommes au début des années soixante-dix. En cette froide matinée du mois de novembre, lorsque retentit la deuxième sonnerie, nous nous mettons en rangs, deux par deux, et attendons l’ordre de la maîtresse pour regagner notre classe, située au premier étage. Au bout de quelques minutes, la cour se vide, tous les élèves ont rejoint leurs classes à l’exception de notre groupe.
Fait inhabituel, notre maîtresse de français n’est pas là. C’est le Directeur de l’école qui se pointe devant nous. Il nous demande de rester dans les rangs et de patienter. Sous l’effet du froid, on s’agite et on trépigne sur place, malgré les consignes de ce dernier.
Un quart d’heure plus tard, il nous apprend que la maîtresse ne viendra pas car elle est malade. Il nous fait signe de le suivre. Nous empruntons l’escalier qui mène vers le premier étage et une fois arrivés, il nous répartit sur plusieurs classes, comme il est d’usage, à cette époque, en pareille circonstance. Nous nous mettons au fond. Certains d’entre nous auront la chance d’être assis. Les autres resteront debout.
Au deuxième jour, l’on apprend que notre maîtresse est clouée au lit et qu’elle sera absente pour plusieurs jours. Nous sommes, pour la plupart, attachés à notre maîtresse et ne supportant pas de ne pas la voir pour quelque temps encore, nous tenons, dès la fin des cours, un conciliabule à la sortie de l’école. Après quelques chuchotements, décision est prise de lui rendre visite chez elle.
Nous sommes encouragés, de ce fait, par notre maître d’arabe qui, mis dans la confidence, en rajoute une couche, en proclamant, d’un air solennel et grave, que c’est une question de charité et une prescription religieuse, en invoquant quelques Hadiths, au passage.
Le lendemain à 15h00, à la fin des cours, on se dirige vers le domicile de Mlle B, situé à un jet de pierres de l’école, aux abords du quartier "Bennaceur". Nous sommes quatre: deux garçons et deux filles (la parité était déjà respectée à l’époque!).
Arrivés au seuil de la porte, notre camarade Karima, tatillonne malgré son jeune âge, nous fait remarquer, à juste titre d’ailleurs, qu’il était inconvenant de visiter un malade les mains vides. Sa remarque, bien que tardive, fait l’effet d’une douche froide sur nous. Penauds et interloqués, nous nous interrogeons du regard de ce qu’il est convenu de faire. Il n’y avait que l’échoppe du laitier dans le voisinage. Mais quand bien même il y aurait d’autres commerces, nous n’avions pas le moindre sou. Après moult hésitations, je frappe à la porte en bois, peinte en bleu.
Quelques secondes après, une vieille dame, un châle en laine lui couvrant la tête, ouvre la porte et nous invite à entrer. Nous la saluons et lui demandons à l’unisson si notre maîtresse est disposée à nous recevoir. Elle paraît quelque peu décontenancée par la question et nous fait signe de vite nous engouffrer pour fermer la porte. Dehors, un vent glacial et tempétueux souffle sur la ville et l’intérieur est mal chauffé, malgré le crépitement provoqué par les braises de bois incandescentes qui s’échappe du vieux poêle situé au coin droit de la pièce, à laquelle on accède directement depuis la porte. Il n’y a ni couloir ni vestibule.
La demeure est sombre et le décor sobre. L’ameublement est sommaire. Au fond de la pièce, adossée au mur, une vieille armoire en bois tenant difficilement en équilibre et dont on remarque une cale, petit cube en bois, posée sous le pied gauche, ou plutôt ce qu’il en reste. Sur cette armoire, sont entassés des couvertures et des oreillers, qu’on devine aisément à travers le grand drap délavé qui les recouvre.
A gauche, un tapis effiloché couvre une partie du sol, sur du carrelage ébréché. En haut du mur nu sans décor aucun, on remarque une petite fenêtre à la vitre translucide qui claque au contact du vent. A l’encoignure supérieure du mur, des traces d’humidité descendent du plafond.
A droite de la pièce, Mlle B, est allongée sur un mince matelas, emmitouflée dans deux couvertures, un foulard noué en serre-tête autour de sa tête qu’on distingue à peine. Le col de sa robe en laine relevé jusqu’au menton. Elle avait le visage pâle et les mains diaphanes.
La lumière blafarde provenant d’une ampoule perchée au milieu du plafond ne suffit pas à éclairer toute la pièce.
A notre vue et bien que souffrante, elle esquisse un sourire timide et tente, tant bien que mal, de se relever. La vieille dame lui passe deux oreillers derrière son dos sur lesquels elle vient s’appuyer. A son chevet, un petit banc sur lequel étaient posés quelques plaques de médicaments, un livre de poche et un bol de tisane duquel s’échappait une senteur d’eucalyptus et d’autres plantes aux vertus roboratives.
Quelque peu essoufflée, la voix fluette, elle s’adresse à nous en français et tente de nous rassurer sur son état. Elle nous promet qu’elle sera de retour lundi prochain.
Quelques peu intimidés par l’atmosphère du lieu, nous sommes toute ouïe et il n’y a aucun empressement de notre part pour lui répondre sauf quand nous nous sentons obligés de le faire.
Elle continue de s’exprimer en français sauf quand elle répond à la vieille dame qui lui demande si elle veut du café. Elle opine du chef et s’efforce de se redresser en ajustant péniblement l’un des oreillers pour le ramener à hauteur de son cou.
La vieille dame lui tend une tasse de café fumant qu’elle finit de touiller. Une senteur de parfum de fleur d’oranger vient flatter nos narines.
Pourquoi s’adresse-t-elle à nous en français ? C’est à croire qu’elle culpabilise de son absence et du sentiment de nous avoir abandonnés et qu’elle saisit à travers notre visite l’occasion de se rattraper et d’assurer son cours, malgré tout.
Mlle B, quoique de constitution frêle, était une femme gracile et élégante. Elle s’habillait à la française, à la mode de l’époque. Une robe rouge qu’elle portait souvent, un manteau en laine de couleur mauve et des bottes en cuir et à talon. Ce qui contraste nettement avec la modicité des ressources et l’indigence profonde de la société en ce temps là. Elle était l’aînée et l’unique soutien financier de sa famille.
C’était, à l’instar des enseignants de l’époque, une institutrice appliquée et pointilleuse, estimée par tous ses élèves.
La vieille dame disparaît derrière un rideau de tissu, vers ce qu’on imagine être une cuisine ou ce qui en fait office. Elle réapparaît avec un plateau qu’elle pose délicatement sur une meïda. Elle nous sert du thé et nous invite à déguster des gâteaux traditionnels qu’on prépare généralement à l’occasion des grandes fêtes.
Nous attendons "l’ordre" de la maîtresse pour nous emparer chacun d’un morceau de gâteau et d’un verre de thé chaud que nous avalons par petites gorgées. Touchés par tant d’égards, nous remercions la vieille dame avec nos mots d’enfants. Sans flatteries excessives ni fioritures dans le langage.
Cela dure vingt minutes, au bout desquelles, nous décidons de prendre congé de nos hôtes.
La maîtresse laisse couler quelques larmes, émue par notre visite. Elle nous chérissait. Nous sommes émus à notre tour, et en sortant, nous lui souhaitons un prompt rétablissement et un rapide retour parmi nous.
Nous quittons la demeure en file indienne et sans nous retourner.
Dehors, on s’échange nos impressions et on se sépare, sous un ciel opaque et menaçant, avec un sentiment mitigé : soulagés d’avoir pu lui rendre visite mais tristes de la voir dans un tel état de faiblesse et de fragilité.
Mais à notre grande joie et comme promis, la maîtresse est de retour le lundi. Elle nous a tant manqué.
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