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Chroniques Rostémides

La Tahtaha

Les enfants du soleil

 

"Tant que le cœur conserve des souvenirs, l'esprit garde des illusions"
Chataubriand

 

Ce nom à la consonance barbare ne vous dit rien. Mais pour moi ça veut dire beaucoup !
La Tahtaha (bien prononcer les "h") est une dalle en béton concassé. Elle sert de terrain de jeu pour les enfants et d’espace aux usages multiples pour les adultes : Étalement de laine ou de blé pour séchage, remplissage et couture de matelas, dépoussiérage et lavage de grands tapis. Elle est située au milieu d’un ensemble d’immeubles, dans le quartier dit 5ème, en haut du boulevard des frères Saâdi. 
A l’est, un champ d’herbes sauvages délimité par un muret la sépare d’un bois de pins, surplombant un chemin qui mène vers le jardin Bouscarin et qu’on appelait El Djenane. 
Au sud, le quartier de l’inspection, ceint par une clôture grillagée et constitué d’un immeuble pour enseignants et de deux baraques en préfabriqué  abritant l’inspection académique. 
Au nord, à un niveau surélevé, trois immeubles dont un affecté à la police et à gauche l’immeuble des coopérants ("batimet en’nsara").
En face du quartier, sur l’autre rive du boulevard, se dresse le lycée Ibn Roustom.

En cette matinée ensoleillée du mois de juillet, la Tahtaha est déjà occupée par les enfants du quartier. On y joue au foot jusqu’à épuisement. Il n’y a pas de règles à proprement parler, ni mi-temps ni changement de côté. Il arrive même qu’un match s’étale sur plusieurs jours et n’est entrecoupé que par les derniers rayons du crépuscule.

Souvent la partie s’arrête pour diverses raisons, parfois saugrenues : un but contesté, une blessure suite à un mauvais coup, le ballon qui va se perdre dans la végétation sauvage et qu’il faudra aller chercher ou un parent qui vient tancer le fils du voisin pour avoir malmené le sien la veille, ou la semaine dernière voire il y a quelques mois ! 

Sur le terrain, il y a la bande des "titulaires" : Halim le capitaine, Aïssa, Ghlam, Moussa et les autres. Et puis il y a  la cohorte des "réservistes". Ceux auxquels on fait appel pour remplacer provisoirement tel ou tel joueur, indisponible pour divers motifs. En attendant, ils restent aux abords du terrain, spectateurs et supporters. On s’extasie devant un joli lob, on s’amuse d’une feinte et on pousse des "Il y eeeest !!!" quand le ballon traverse la ligne et passe entre deux pierres, en guise de bois.

Autour de la Tahtaha, règne une ambiance de cour de récré. On s’interpelle, on se chamaille, on s’allie ou on se sépare selon les intérêts du moment.

Il est utile de rappeler que, en plus d’être voisins et parfois cousins, nous étions aussi camarades de classe pour la plupart.

Houari Diabolo a la tête enfouie dans les herbes sauvages. Ses sandales en caoutchouc ne le protègent nullement des chardons des champs, plantes épineuses et très communes dans la région. Muni de son lance-pierre – épeires ? -, Il guette le mouvement d’un lézard ou d’un serpent. Alerte, Il lève de temps en temps la tête pour repérer dans l’enchevêtrement des branches un rouge-gorge ou une fauvette. Avec une acuité de lynx, il rate rarement sa cible. A son tableau de chasse : des batraciens, des sauriens, des passereaux. Tout ce qui bouge, quoi ! 

Lotfi le chat, cheveux noirs bien fournis et en boucle, yeux verts lui donnant l’allure d’un félin, suit le match à distance. Sur la petite estrade en béton accolée à son immeuble, il accorde sa guitare en plastique après avoir remplacé quelques cordes – fils de pêche - . Cela dure des heures parfois. 
Quand la nuit tombe, se rassemble autour de lui une poignée de mélomanes qu’il gratifie avec son instrument de fortune de quelques morceaux puisés dans la pop anglaise, le chaâbi ou le folklore marocain.
 
Ouahib le diablotin - El meskhout -, la tignasse ébouriffée, porte une chemise sans boutons toujours ouverte aux quatre vents. Percussionniste hors pair, du moins le pense-t-il, il fait le tour du terrain en tapant sur un bidon d’huile à l’aide  de deux morceaux de bois. Avec son tintamarre incessant, il a l’art de se mettre tout le monde à dos. Accusé de "tapage diurne",  c’est devenu une tête à claques.

Il est d’usage, à cette époque, d’être affublé d’un sobriquet qui vous est attribué selon votre apparence physique, un handicap ou un trait de caractère. L’imagination des auteurs est sans limite. Cela permet aussi et accessoirement de distinguer ceux qui portent le même prénom, nombreux dans le quartier.

Les filles, quant à elles, sont souvent cantonnées dans les halls frais des immeubles ou tapies à l’ombre. Elles jouent à la poupée ou à la dînette à l’aide d’ustensiles provenant de bric et de broc. Pas question pour elles de se mélanger aux garçons. Les frontières sont clairement tracées.

Onze heures du matin, le soleil presque vertical cogne de plus en plus fort et darde de ses rayons nos têtes fragiles et exposées. Essoufflés et déshydratés, on court frapper aux premières portes du rez-de-chaussée, quémander de quoi étancher sa soif. Khalti Doudja, femme affable et généreuse vous sert une eau suave, fraîchement conservée dans une outre en peau de chèvre, aseptisée à l’huile de cade. En ces temps-là, rares sont ceux qui avaient le privilège de posséder un frigo.

Le bruit d’un moteur fait sursauter une hirondelle, juchée sur le balcon extérieur du premier étage. D’un battement d’ailes furtif, elle prend son envol et se dirige vers le sud. Le bruit s’arrête sec. C’est Ammi Yazid qui vient de garer sa guimbarde brinquebalante entre les deux immeubles, dans un passage improvisé en parking. 
Il descend, ouvre la portière arrière et retire, non sans peine, un couffin chargé de provisions. La main en visière pour se protéger de la lumière éblouissante  du soleil, il bouge la tête nerveusement, regarde tout autour dans l’espoir de trouver parmi la marmaille quelqu’un qui l’aiderait à gravir les cinq étages et à amener ses victuailles à bon port. La jeune Maya qui sort d’on ne sait où vient à sa rescousse.

Maârouf Bouffe-tout, visage rond et joufflu, qu’on croirait sorti tout droit d’un dessin animé, surgit d’un bloc tenant de ses deux mains un quignon duquel dépassait un bout de tomate qu’il entame goulûment. Hammi l’indolent – El merkhi - , flasque comme un lombric, la bave aux lèvres, lui jette un regard oblique, puis tend sans conviction la main. Maârouf feint de l’ignorer, lui tourne le dos et déboule vers la Tahtaha.

Si Boualem, vieux routier de son état, une chéchia collée sur sa tête tonsurée, transpire et s’impose une halte. A bout de souffle, il jette son mégot puis l’écrase. De sa main gauche, il tient une pastèque qu’il essaie d’amener péniblement au niveau de son épaule frêle. Le poids du gros fruit accentue la courbure de son dos et vient creuser quelques rides sur son front dégoulinant de sueur. Il tente, tant bien que mal, de monter la petite pente qui mène vers le premier bloc. Au loin, il reconnaît son rejeton Abdennour mais n’ayant pas la force de crier,  demande à Hammou la roue -  Derraja -, de l’inviter à rentrer. C’est bientôt l’heure de manger.

Hammou essaie de tenir en équilibre un cerceau en métal qu’il manœuvre avec un mince fil de fer. Puis, il fronce les sourcils, enfonce le bas de son tee-shirt délavé dans son short, gonfle ses joues et imite avec sa bouche le vrombissement d’un moteur. Il dévale la petite pente à la recherche de Abdennour.

Le match s’arrête dans un brouhaha d’enfer. Halim, le propriétaire du ballon, décide de rentrer chez lui, pour s’épargner une énième réprimande de sa mère et le risque d’être privé d’une future sortie en conséquence. Ainsi, il récupère subrepticement sa "peau" - ballon en cuir - et sans crier gare, traverse le terrain en courant. Les protestations qui fusent, agrémentées de noms d’oiseaux, ne l’intimident guère. Il fonce droit chez lui, sachant que le lendemain, on viendra le supplier.

Des postes radio diffusent des chansons de AbdelHalim ou de Saloua. Il y a aussi la voix exquise et radiogénique de Samia, célèbre animatrice de "la petite maison", qui prodigue de précieux conseils aux ménagères, sur la chaîne nationale.

Il est midi passé, le soleil est à son zénith. L’ombre rétrécit. La Tahtaha et ses alentours se vident à l’instar du boulevard et de toute la ville. On regagne le domicile haletants. 
La nature reprend ses droits pour quelques heures. On entend les stridulations monotones des cigales, le gazouillis mélodieux des oiseaux et le braiment rocailleux de quelques ânes provenant sans doute de Aïn Essoug, une fontaine au débit rachitique, située plus haut derrière le bois de pins, sur le  chemin menant au quartier de la Redoute.

C’est l’heure que choisit Mma Nouara, vieille dame acariâtre et bougonne, qu’un rien irrite, pour proférer ses imprécations, en regardant le ciel. On ne sait jamais qui est son maudit du jour !

Des fenêtres ouvertes, on entend le cliquetis des cuillères et des fourchettes. On sent les odeurs des mets de saison : Sardines, frites omelettes, tchektchouka ou oignons aux œufs. 

Au bas du boulevard, Djaâfar échange quelques banalités avec sa cousine et néanmoins voisine du dessus. Il balance au rythme d’un pendule, une bouteille fraîche de Hamoud Boualem.

Des jeunes du quartier sont adossés au grillage de l’inspection, dans un carré d’ombre projeté par la rangée d’arbres située juste derrière. On parle du retour des émigrés qui vont débarquer dans quelques jours et du mariage de Adda, un ami commun, résidant au village Bennaceur, quartier situé de l’autre côté du boulevard. Ils confirment la date de la Âmma, soirée du mercredi consacrée aux hommes, à laquelle ils sont conviés et qui a lieu dans une semaine.

Assis sur une pierre plate, Lahcen, le gardien de l’immeuble des coopérants, la mine renfrognée, somnole les yeux ouverts. Bête noire des enfants, tous ceux qui s’aventurent à traverser la cour "privée"  attenante à l’immeuble, subiront ses foudres.

Un groupe de femmes, drapées de somptueux haïks blancs aux reflets chatoyants, sort du Hammam et traverse la rue tel une colonie de pingouins. On entend le tintement discordant des seaux de bain en cuivre jaune qui s’entrechoquent. Des youyous fusent annonçant une future union. Et donc une guitoune, du couscous à gogo et de la musique jusqu’à l’aube !

Une ambulance monte le boulevard à vive allure, en direction de l’Hôpital situé sur les hauteurs de la ville. Le conducteur manque d’écraser un chien errant qu’il évite de justesse.

C’est l’heure de la sieste. On entend les mouches voler, des martinis (fouets) qui claquent et les jérémiades puériles de quelques récalcitrants à la pause méridienne. A cette époque, on savait châtier. Il n’y avait ni droits de l’homme ni Amar Bouzouar  (c’est qui ?) !

En milieu d’après-midi, El Hadja Mansouria vient, à l’ombre de l’immeuble des coopérants, étaler un tapis effiloché, dont les motifs ont disparu avec le temps. Elle se laisse choir sur un banc qu’elle réussit sans peine à ajuster sur le sol cabossé, pose doctement son torréfacteur et son sac de grains. Après quelques tours de manivelle, des senteurs de café grillé emplissent l’atmosphère avachie des alentours. 

Se joint à elle sa complice de toujours,  Mma Aldjia. Elle vient se vautrer sur un gros oreiller en guise de coussin, posé sur une peau de mouton. Sa tête penche et touche presque son épaule droite. Ne pouvant résister au poids de ses paupières, elle se laisse emporter par le sommeil et tombe dans les bras de Morphée pendant que El Hadja continue de lui narrer, dans les moindres détails, une histoire qu’elle a déjà dû entendre et qu’elle connaît, à coup sûr, par cœur. 

Quelques minutes lui ont suffi pour récupérer. Elle redresse la tête, et d’un geste brusque mais assuré, défait le nœud d’un ballot,  en sort un ustensile et quelques légumes qu’elle commence aussitôt à éplucher. 
Les deux femmes chuchotent et gesticulent. Leurs échanges étant ponctués par quelques éclats de rires sporadiques.

Le lendemain, après un bol de café crème accompagné de bouts de pain beurrés … ou pas - selon le portefeuille ou l’humeur du maître de céans - nous revoilà dehors, le regard qui louche vers la Tahtaha. Même train-train. Il fait chaud. Le match reprend avec les mêmes ou presque. 

Halim avec ses airs de chef autoproclamé et ses humeurs sautillantes, décide de faire l’arbitre. Il est prévu qu’il accompagne, à midi, sa mère conviée à une circoncision. Après maintes suppliques, il promet de laisser sa « peau »  à son cousin Moussa. 
Maârouf Bouffe-tout porte toujours son quignon fourré à je-ne-sais-quoi. Hammi l’indolent, la bave aux lèvres - une constante chez lui -, lui colle toujours aux basques. Il fait sa quête de pain, même s’il sait qu’il n’aura rien.
Lotfi le chat , comptant les sous au creux de sa main, descend le boulevard fièrement. Il va s’acheter des fils de pêche pour sa guitare.
Ouahib le diablotin  tape sur son bidon d’huile au grand dam des voisins et continue de recevoir son quota journalier de claques.
Houari Diabolo continue, la tête enfouie dans les herbes sauvages, de massacrer méthodiquement la faune autour de lui. Il n’y a ni comité de défense des animaux ni Sidi Zekri (Qui est-ce?) !
Hammou La roue fait le tour du quartier pilotant son cercle en métal, en imitant de sa bouche le klaxon des voitures.
Et Hadja Mansouria viendra avec sa complice, en milieu d’après-midi squatter l’ombre du bâtiment des coopérants. Elle seront rejointes, plus tard, par quelques voisines en quête de fraîcheur et de commérages !

Cela dure quelques saisons. Et même si à cet âge, le présent paraît éternel, vient le jour où  il faudra inexorablement céder la place et passer le relais aux jeunes frères et autres voisins, de façon naturelle et sans cérémonial. On passe le cap de l’adolescence. Il y a de nouveaux espaces à conquérir et de nouvelles batailles en perspective.

La Tahtaha était pour nous l’exutoire après l’école, la plage sans la mer. 
Un fragment de vie où sont consignés nos joies et nos chagrins.

NB : Tous les personnages cités dans le récit ont plus ou moins existé. Seuls les noms ont été modifiés pour des raisons évidentes.

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