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Chroniques Rostémides

2. Ma rencontre avec Si Larbi

Suite ...


"Ce n'est pas un homme comme Larbi Ben M'hidi qui se suicide"
Bigeard

Après un moment de sommeil,  que je ne saurais estimer - l’écoulement du temps me paraît différent en ces lieux -, j’ouvre les yeux et je perçois les premières lueurs du jour à travers l’entrebâillement de la porte. Et quelle ne fut ma surprise de voir en face de moi, l’homme assis, les mains posées sur ses genoux repliés, me fixant du regard. Mais en me relevant,  j’ai failli tomber à la renverse. L’homme avait le sourire scotché au visage et … des menottes aux mains !

Je distingue mieux, dans la clarté  du jour naissant les traits de mon vis-à-vis. Le visage me semble familier. Il  a l’âge de sa mort, tel qu’on le voit dans une photo célèbre, encadré de ses geôliers. C’est bien Si Larbi ! Je me le confirme.
Je me sens tour à tour tétanisé, excité, transi d’émotion. Si Larbi m’observe mais ne prononce pas le moindre mot. J’aurais bien aimé qu’il dise quelque chose ne serait-ce que pour me rassurer, me mettre à l’aise. Mais rien ne se passe. On reste ainsi, face à face pour un long moment.

Dois-je briser la glace ? Est-ce à moi d’entamer la discussion ? Ou est-ce à lui de le faire ? Je sais qu’il m’attendait. Alors pourquoi ne réagit-il pas ? Pourquoi ressemble-t-il tant à son image ? Pourquoi reste-t-il de marbre ?

Je m’enhardis et ose, pudiquement, lui demander :
- Comment allez-vous Si Larbi ?

Un ange passe.

- Comme le pays d’où tu viens, mon frère.

- Le pays d’où je viens va mal, très mal ! Et c’est pour ça que je me suis résolu à venir vous voir.

- Je le sais mon frère, je t’attendais.

- Vous êtes au courant de ce qui s’y passe, alors ? Vous suivez l’actualité d’ici ?

- Plus que ça. Je le ressens au plus profond de ma chair. Quand le pays souffre, je souffre. Quand il va bien, je vais bien.

Les physiciens appellent cela: l’intrication.

Puis il enchaîne :
- Tu vois ce terrain autour de toi, J’ai vu des gens y planter, il y a longtemps, des arbres. Ces gens, nous les avons combattus et chassés de nos terres. Ils sont partis. Les arbres poussent bon an mal an, mais fatalement, arrive le jour où ils rabougrissent, flétrissent et meurent, par manque de suivi et d’entretien. Car ceux chargés de les entretenir, ont été gagnés par la paresse et ont déserté les lieux. Ils ont failli.
Et cette demeure ne tient que par l’espoir. Si je perds espoir, elle s’effondrera à la moindre bise. Ainsi il en est de ton pays. Ce sourire dont je n’arrive pas à me défaire, c’est celui de ses enfants. De l’innocence. Le pays est tel un roseau, il penche souvent mais les sourires innocents de tous ses chérubins l’empêchent de rompre. A chaque fois qu’on le croit à bout, il résiste et ne cède pas.


Et la porte entrouverte, c’est le va-et-vient entre le présent et le passé. Le passé, c’est la mémoire. Notre mémoire. Celle que vous honorez avec solennité, les jours de célébration dans le faste et l’ostentation. Et à laquelle vous tournez le dos dès le lendemain.  C’est grâce à cette porte, que le contact demeure établi entre vous et nous. Certains d’entre vous, braves parmi les braves, font en sorte qu’elle ne se ferme jamais. Malheureusement, ils sont de moins en moins nombreux, et la relève n’en est pas plus assurée !

- Et les menottes ?

- Les menottes, c’est l’initiative bridée, la pensée en jachère, la fierté ostensible et la dignité bafouée. Les menottes, c’est l’œuvre de libération inachevée! Le territoire a été libéré certes, mais les esprits ne se sont pas affranchis. Oui, vous ne vous êtes pas affranchis du joug de la dépendance qui vous rend myopes et incapables de voir que ce que vous cherchez ailleurs se trouve juste à vos pieds et qu’il suffit de vous pencher pour le ramasser. Cela nécessite quelques efforts  que vous n’êtes plus capables de fournir, hélas! 
La souveraineté sonne comme un slogan creux !

- Et la bougie ?

- C’est la flamme du pays, qui contre vents et marées, faiblit mais ne s’éteint pas. Là aussi, grâce à quelques-uns  de vos frères qui l’entretiennent tant bien que mal, dans l’anonymat. Ces gens discrets ne courent pas derrière la gloire. Ils le font par amour pour la patrie et n’échappent pas aux lois implacables de la nature, ils essaient de passer le flambeau avant de disparaître. 
Tu veux que je te dise ? Je t’ai observé de l’intérieur depuis que tu es venu hier. Et j’ai observé tous tes mouvements. J’ai noté toutes tes angoisses, tes hésitations, tes tourments. Je t’ai vu avancer vers la porte puis reculer. Je t’ai vu t’asseoir et te laisser endormir. Je t’ai vu te faire surprendre par l’orage et la nuit, désarmé et anxieux. Ce comportement c’est celui du peuple, que tu incarnes. Un peuple qui doute, qui manque de confiance,  qui dilapide ses richesses et alterne entre l’opulence et la disette, selon le bon vouloir de la météo et des … guerres ! Par manque de prévoyance, tu es venu jusqu’ici sans parapluie, sans manteau et sans chaussures. N’est-ce pas?  
Enfin! Tu m’as dit que tu avais plein de questions à me poser. Je t’écoute.

j’opine du chef. 
Bien sûr que j’ai des questions, beaucoup de questions. Mais par quoi commencer? Ce que j’ai retenu de sa précieuse intervention c’est : L’œuvre inachevée. Et c’est sur cela que je souhaite rebondir.

- Vous avez parlé d’œuvre inachevée. D’après vous, pourquoi le processus de libération n’a pu être parachevé depuis 1962? Certains parlent de la précocité de l’indépendance. D’autres la qualifiant de fleuve détourné.

- Cela vient d’avant, mon frère. De 1956, au congrès de la Soummam. Entre autres problèmes, ceux de la légitimité, de la primauté du politique sur le militaire, de l’intérieur sur l’extérieur, se sont posés avec acuité mais n’ont pu être tranchés. Des divergences de fond sont apparues. Le consensus fragile ne tenait qu’à un fil, à cause des ego des uns et des autres. Ce qui a conduit à une lutte fratricide qui a vu certains de nos valeureux chefs se faire éliminer par leurs frères de combat. C’est triste, mais c’est ainsi. Dans une guerre, on ne peut pas tout régler. Il y avait des priorités et il fallait ne pas s’écarter  de l’objectif principal, à savoir : continuer le combat jusqu’au bout, préserver coûte que coûte l’unité des rangs et maintenir le moral des troupes. La révolution dévore ses propres enfants, aurait dit Vergniaud.
Et depuis l’indépendance, les pouvoirs successifs ne se sont guère embarrassés de cette question – la légitimité - qui, telle une épée de Damoclès, reste pendante à ce jour. Que de temps perdu ! Que d’énergie gaspillée ! Que de compétences sacrifiées! Pour quel résultat ?


- Et dire que vous aviez prédit cette situation, au point de souhaiter mourir avant.

- En effet. En 1957, j’ai dit, de manière prémonitoire, que "lorsque nous serons libres, il se passera des choses terribles. On oubliera toutes les souffrances de notre peuple pour se disputer les places. Ce sera la lutte pour le pouvoir.  Nous sommes en pleine guerre et certains y pensent déjà… Oui j’aimerais mourir au combat avant la fin".

- Et pour ce qui est de la précocité?

-  Écoute mon frère ! la révolution ni ne se décrète ni ne se décide d’un claquement de doigt. La révolution, armée en l’occurrence, est l’aboutissement d’un long cheminement intellectuel. Une idée théorisée par des penseurs pendant des années, voire des siècles. Puis vient le moment, où cette idée mûrit dans la tête des élites qui lui donnent un cadre et une organisation. Elle sera enfin portée par des leaders, connus pour leur probité, leur engagement et leur détermination, qui s’attellent à réunir les conditions de son déclenchement. Le reste est une question de date, de cadre, d’organisation et de technique. Après, le peuple suivra.

- D’où votre fameuse sentence avant votre arrestation : « Jetez la révolution dans la rue et elle sera portée à bras le corps par tout le peuple».

- En effet.

- Le pays va mal et pourtant beaucoup de choses ont été faites à l’indépendance et après. Des logements, des écoles, des universités, des hôpitaux, des routes. Convenez-en !

- Oui, oui (il paraissait agacé), personne ne peut le nier. Mais ce n’était pas suffisant. Parlons de Boumédiène, par exemple. Oui c’était un homme d’état. Oui il a mis le pays sur les rails du développement. Oui il a nationalisé ses richesses. Mais son pouvoir personnel l’a obnubilé au point où quand il fut rappelé auprès de Dieu, sa révolution s’arrêta net. Il en avait fait son credo, sa devise, mais elle ne lui a pas survécu ! Et ce n’est même pas la peine de parler  de ceux qui lui ont succédé. 

- Ils n’ont pas fait que de mauvaises choses, non plus !

- Certes. Mais leurs institutions n’étaient pas solides. Ils avaient la vision courte. Ils ont utilisé notre mémoire pour perpétuer leur pouvoir.


Lire la suite [partie 3 et fin]

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