17 Août 2022
Suite et fin
"Un grand sacrifice est aisé, mais ce sont les petits sacrifices continuels qui sont durs"
Goethe
- Et la décennie noire ?
- Il y a beaucoup à dire sur cette période, mais sans paraître arrogant, elle était prévisible. Toutes les explications qu’on a essayé de lui trouver étaient vaines et incongrues car nous étions dans l’irrationnel, ou du moins, ce qui paraissait l’être. Et Dib avait raison de dire que ça relevait du psychiatrique! Car le problème n’était ni économique ni social. Des pays beaucoup moins lotis que le nôtre n’ont pas pour autant basculé dans un tel déchaînement de violence, inouï.
Au début des années 80, une idéologie mortifère s’est emparée de l’école. Il n’y avait plus de citoyens mais des croyants dopés par des discours importés et qui trouvaient une audience chez une grande partie de notre jeunesse, en perte de repères. Il n’y avait plus de nation mais des communautés disparates et divisées, qui se faisaient face. Elles n’avaient presque plus rien en commun. Et elles se sont affrontées. On se rendit compte au début des années 90, que nous n’avions réglé ni la question identitaire, ni la question linguistique, ni la question religieuse. Le socle commun qui unissait, tant bien que mal, tout ce monde s’est effondré. Et ce socle, c’était l’école, qui a été dévoyée de ses missions nobles, à savoir l’éducation et la formation du citoyen. L’école a failli !
- Mais …
- Et plus le temps passe et plus la situation se gâte. La prévarication touche toutes les couches de la société et tous les secteurs de l’économie. L’état est devenu déliquescent, malgré le chapelet de réalisations que tu viens d’égrener.
Même dans mes pires cauchemars, je n’aurai imaginé un jour les enfants de ce pays traverser la mer à leurs risques pour "retourner" chez l’ancien colon. Et ce n’est pas de leur faute. Le pouvoir a failli et n’a pas trouvé les solutions idoines aux problèmes de plus en plus complexes, si tant est qu’il en ait eu l’intention un jour.
- Les problèmes, Si Larbi, on les connaît et tout le monde en parle mais quid des solutions! Panne d’imagination? Mauvaise volonté ?
Il s’irrita.
- Mais parce que le diagnostic est mal posé. Et d’un mauvais diagnostic, on ne peut élaborer que de mauvaises solutions. Des cautères sur des jambes de bois.Il faut revenir aux fondamentaux. Je vais peut être t’étonner, mais aujourd’hui, même la question de la légitimité, que je pense être à l’origine de tous nos problèmes, me paraît dépassée et n’est plus primordiale à mes yeux. Même si elle doit être réglée tôt ou tard. Car la situation du pays est devenue fragile. Ce dont a besoin le pays aujourd’hui, c’est de stabilité et d’un pouvoir fort et compétent. Une dictature éclairée, portée par des hommes qui ont la foi et le sens du sacrifice.
- Comment ça ?
- Ben ! quelle était notre légitimité à nous, lorsque nous avions décidé, contre vents et marées, de nous embarquer dans une aventure dont nous n’avions pas le moindre indice de réussite. C’était David contre Goliath. Un suicide, comme le prédisaient beaucoup. Tu crois qu’on est passé par les urnes ? Il y a un moment dans la vie, où il faut croire en son destin et aller de l’avant, foncer.
- Mais vous étiez une génération spontanée, même si l’on répète pompeusement et à l’envi que c’est le peuple qui a fait la guerre.
- Je n’aime pas cette expression même s’il y a un peu de vrai dans ce que tu dis. Abou El Kacem Chebbi a dit:
"Lorsqu’un jour le peuple veut vivre,
Force est pour le Destin, de répondre,
Force est pour les ténèbres de se dissiper,
Force est pour les chaînes de se briser".
- Et qu’en est-il du Hirak ?
- Le Hirak, la révolution de Jasmin, Place Tahrir, c’étaient des révoltes populaires, l’expression d’un mécontentement et d’un ras-le-bol exacerbés par des pouvoirs usés et à bout de souffle. Mais c’étaient surtout des épiphénomènes, voués inéluctablement à l’usure pour les raisons que j’ai évoquées. Faire tomber un potentat et le chasser du pouvoir, n’est jamais une fin en soi. Surtout, s’il n’y pas de vision encore moins de projet derrière. Et surtout des leaders qui portent ce projet à bras-le-corps. Comme la nature a horreur du vide, le pouvoir a juste changé de visages mais le système se perpétue.
Regardez dans notre histoire ancienne et récente: La révolution française, la révolution d’octobre, le Vietnam, Cuba et la notre, bien sûr, pour comprendre ce qu’est une révolution ou un mouvement de libération. C’est un engagement qui s’inscrit dans le long terme et qui nécessite beaucoup de sacrifices.
- Vous êtes un héros incontesté et apprécié de tout le peuple, même si beaucoup essaient, éhontément d’exploiter votre mémoire. Quels conseils donneriez-vous à ce peuple pour qu’il prenne son destin en main ?
Si Larbi semble essoufflé après cette anaphore. Il passe péniblement sa main droite, attachée, sur son visage.
- Je vous sens fatigué.
- Oui je suis fatigué et las ! Je te prie de m’excuser mais j’en ai gros sur le cœur! Mon frère, Il n’est question que de foi, de dignité et d’amour. Aimez votre terre, travaillez-là et mettez-y tout votre cœur. Pensez à ce que cueilleront vos enfants demain et à ce que vous leur laissez. Et considérez que cette terre, est un emprunt que vous devez leur restituer dans un état meilleur, s’il en est.
Un dernier détail vient me tourmenter l’esprit. J’ose d’une manière importune, une dernière question.
- Si vous permettez Si Larbi, j’ai compris pour les menottes, la bougie, la porte et le sourire. Mais qu’en est-il du mauvais temps et de l’orage ?
- Ce sont les cris de colère de ceux qui n’ont pas de voix. Un va-nu-pieds qui souffre en silence, que personne ne regarde ni n’entend! Une dame allongée depuis des heures dans un couloir d’hôpital, qui se contorsionne de douleur dans l’oubli et l’indifférence. Un enfant handicapé qui se cache pour fuir les regards railleurs et sarcastiques de ses camarades. Une fille traumatisée par la violence de son entourage et dont le seul salut reste le repli sur soi et l’introversion.
Voilà mon frère pourquoi il arrive au ciel de gronder et à l’orage de se déchaîner. L’empathie, la considération, le respect et la justice commencent ici, chez toi, chez tes proches, chez tes voisins.
- Merci Si Larbi.
- Merci à toi.
Ainsi, mon entretien avec Si Larbi arrive à son terme.
Je l’étreins pour la dernière fois, lui pose un baiser sur son front et le salue avec toute la révérence due à son statut. Je sors de la cabane. L’orage a cessé. Mai j’ai toujours soif. Je reprends le chemin du retour en empruntant le sentier cahoteux dans l’autre sens.
Je pensais avoir voyagé dans le temps. Mais en vérité, j’ai changé d’espace. J’ai traversé un corridor – pour combien de temps ? - et me suis retrouvé dans un univers parallèle. Ceci pour vous dire, que Si Larbi et ses compagnons n’ont pas fermé et n’ont pu fermer l’œil depuis qu’ils nous ont quittés. Ils nous regardent, ils nous observent de là où ils sont. Il arrive même qu’ils parlent à certains d’entre nous. Ils sont notre conscience. L’héritage était lourd à porter. Et nous en avons été indignes.
En fin de compte, comme les cinq éléments d’Aristote, tout le pays se résume à un sourire, des menottes, une porte entrouverte, la flamme d’une bougie et l’humeur du ciel !
Gloire à vous Si Larbi, Si Mohamed, Si Mourad, Si Mostefa, Si Youssef et à tous vos compagnons de combat, tombés au champ d’honneur !
Un jour, une génération "spontanée" viendra relever le défi et vous permettre ainsi de vous rendormir tranquillement et de retrouver le repos éternel. Gardons espoir, faute de mieux !
Fin.
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