21 Octobre 2022
"Quand je pense à tous les livres qu'il me reste à lire,
J'ai la certitude d'être encore heureux"
Jules Renard
A la recherche du temps perdu (1)
J’ai débarqué en France quand ce siècle avait deux ans, un certain jour de septembre. Après quelques années consacrées aux études et dès l’obtention du sésame qui m’a ouvert les portes du monde professionnel, je me mets à fréquenter les librairies et parfois les salles de spectacles. J’avais un retard de plusieurs années à rattraper. Et comme l’appétit vient en mangeant, je dévorais des livres entiers dans les couloirs des librairies et des bibliothèques, debout et pendant des heures.
Au cinéma, je retrouve les sensations que j’éprouvais durant ma jeunesse et une certaine forme d’émerveillement : l’ambiance des salles obscures, les murmures et les chuchotements discrets avant l’extinction des lumières et les toussotements ça et là, qu’on essaie d’étouffer tout le long de la projection.
Je pensais avoir oublié les livres, mais les livres ne m’ont pas oublié. J’entendis leur appel et j’y ai répondu en m’accrochant de toutes mes forces à la bouée de sauvetage qu’ils m’ont tendue et qui m’a fait quitter l’océan de l’inculture où je baignais depuis longtemps déjà et dont je ne m’étais jamais accommodé, pour renouer avec le monde du savoir et des connaissances, à une époque où le livre dans sa version papier est menacé de disparaître face à la concurrence implacable du monde virtuel et de la déculturation. Il résiste autant que ses lecteurs à ce tsunami qui draine les foules tels des moutons de Panurge, par vagues entières et successives, et qui ne tolère ni résistance ni aucune opposition. Si vous ne prenez pas le train de la « réalité 2.0 », vous restez sur le quai. Seul face à votre morne existence.
Une chute sans fin dans une nuit sans fond, voilà l'enfer (2)
Je viens d’un pays, ou pour être plus précis, d’une ville où à la sortie du travail, vous aviez le choix selon les saisons, entre vous engouffrer dans un café par temps froid, ou squatter un petit bout d’ombre de l’unique place située au centre ville, dès les prémices du printemps. Assis parmi une foule bigarrée constituée de gens de tous âges, de tous niveaux et de toutes catégories sociales, je regardais impassible le temps qui coule.
J’ai arrêté de lire lorsque lorsque les librairies ont cessé d’exister. Et la lecture en soi est devenue suspecte. La "culture" ambiante n’encourageait guère à se tortiller les méninges, et les discussions relevées que nous avions l’habitude de mener entre copains quand nous étions lycéens ou étudiants, faisaient partie du passé. Dans les cafés, les échanges étaient oiseux pour ne pas dire creux. On parlait juste pour parler ou pour se faire entendre. Pour tuer le temps, selon l’expression consacrée de l’époque. Et tout n’était que verbiage et ergotage.
Je n’ai plus fréquenté les salles obscures depuis mes années d’études à Alger. A l’instar des librairies, les salles de cinéma ont pour la plupart fermé leurs portes. Il y en a même qui ont vu leurs halls se transformer en point de vente de … pastèques, posées sur la paille ! Sous le regard désabusé d’un Visconti ou d’une Ava Gardner dont les portraits en noir et blanc trônaient en haut des murs, reliques d’un âge d’or, révolu à jamais.
La culture ne faisait plus recette, non pas en termes de profits, puisqu’elle n’avait pas vocation à le faire mais dans le sens où elle n’attirait plus les foules. La société avait muté dans la mauvaise direction. Le monde ténébreux des croyances et du mysticisme avait refait surface et chassé pour longtemps le monde illuminé des connaissances. Une chape de plomb s’est abattue sur la société, telle une malédiction ancestrale et une forme d’abrutissement insidieux a commencé par coloniser les esprits. Le niveau d’exigence a pris la pente descendante pour tendre asymptotiquement vers zéro. Et on regardait ailleurs, à travers la petite lucarne, les torrents d’informations qui pleuvaient du ciel ou de ses satellites. On se gavait d’images jusqu’à satiété. Nos cerveaux ont cessé de réfléchir. Toutes nos perspectives étaient fermées, nos espoirs évanouis et nos ambitions freinées.
Même ceux qui voulaient faire de la résistance en maintenant, un tant soi peu, parfois à leurs frais, un semblant d’activité, en continuant de publier des auteurs ou de projeter des films furent contraints de baisser le rideau. Beaucoup d’entre eux durent s’exiler. D’autres ont cassé leur pipe, rongés par l’amertume, le chagrin et la nostalgie des beaux jours d’antan. Des jours où la lecture d’un éditorial pouvait déboucher sur un débat passionnant et passionné. Le dictionnaire n’étant jamais loin, compte tenu du niveau de certains auteurs.
Un intellectuel c’est quelqu’un qui entre dans les bibliothèques publiques même quand il ne pleut pas (3)
Me voilà donc, tel un rescapé, après une une si longue traversée du désert, renouer avec ce que je croyais avoir perdu à jamais : fréquenter une bibliothèque et lire des livres, tout simplement. Et c’est devenu un rituel : chaque samedi que Dieu fait, je prends le métro, en direction de l’un des magasins d’une enseigne célèbre, disséminés à travers tout Paris. Ces lieux me sont devenus familiers et à chaque fois que je franchis le seuil de l’un d’eux, je presse le pas et me précipite vers l’étage des livres pour être au rendez-vous avec mes fidèles compagnons de fortune.
Le rituel ne s’arrête pas là. Puisqu’il me faut traverser les rayons dans un certain ordre selon une hiérarchie bien établie. Et lorsque j’ai fini avec un thème, j’avance vers le suivant et ainsi de suite jusqu’à former une boucle qui m’amène vers la sortie.
Je commence par les têtes de gondole, pour prendre connaissance des nouveautés. Je tourne le livre sur sa quatrième de couverture pour en lire le résumé. Et selon l’intérêt que suscite cette mise en bouche, je le feuillette ou en dévore un chapitre d’une seule traite. Il s’en dégage une odeur que seuls les lecteurs invétérés savent humer et apprécier.
Puis j’entame ma tournée des rayons dans un ordre prescrit : Histoire, Religion, Sciences, Littérature étrangère (Dont Maghreb et Moyen-Orient) et enfin la littérature française. Ce n’est pas une question de pertinence mais de géographie des lieux.
Si j’ai un peu de temps, je m’aventure dans le rayon cinéma et musique pour consulter quelques biographies d’interprètes célèbres ou le rayon voyages pour me laisser transporter à travers les récits fabuleux des aventuriers et autres explorateurs, qui ont le don de la narration et des descriptions subtiles des endroits visités.
J’ai appris avec le temps à me méfier des livres primés, achalandés sur les présentoirs à l’entrée des magasins. Ce ne sont pas toujours les meilleurs. Et le chiffre des ventes n’est pas un critère en soi. Car il y est question de lobbying et de cercles d’influence. Dans ces milieux, l’octroi d’un prix peut se baser sur des considérations autres que littéraires.
Certains auteurs prolifiques squattent les rayons à longueur d’année et sont présents à tous les salons et manifestations littéraires. Vedettes de l’édition et des média, le marketing aidant, ils ont un public fidèle et des fan-clubs dans toutes les villes.
D’autres auteurs, à l’apparition rare et loin de toute compétition, prennent leur temps, affinent leurs recherches, peaufinent leur style mais la parution d’une de leurs œuvres est un événement qui passe rarement inaperçu auprès d’un public averti.
Je finis toujours par acheter un livre que j’ai déjà lu ou entamé. Autant l’avoir chez soi, à portée de main, sachant que je le relirai quelques années plus tard.
Et puis un livre ne coûte pas. Il paye. A travers tous les bénéfices qu’on peut en tirer.
Il m’arrive aussi, quoique occasionnellement, de fréquenter les librairies arabes, dont une bonne partie se trouve dans le quartier latin. Je suis étonné d’y trouver des ouvrages rares d’auteurs anciens ou contemporains que j’ai soit perdu de vue depuis mes années lycée, soit que je découvre pour la première fois. Une joie indicible m’envahit.
Quel bonheur de lire un roman, sous un ciel bleu et calme, assis sur un banc dans un jardin public, en face d’un bassin d’eau où barbotent quelques canetons dans le sillage de leur mère.
Un autre bonheur est celui de marquer une halte chez les libraires d’occasion, dont les livres anciens et nouveaux sont rangés dans des bacs exposés à même le trottoir, et vous sont proposés à des prix dérisoires. Il y en a pour tous les goûts.
On peut être content de peu.
La fabrique du crétin digital (4)
Je me désole aujourd’hui de voir des pans entiers de la population, toutes catégories sociales confondues, hormis une certaine élite, gagnés par la paresse intellectuelle, gober et mordre à l’hameçon des quantités d’information qu’ils avalent telles des couleuvres et qu’ils exultent à partager, donc à faire avaler à leurs proches et à leur entourage, de manière instantanée et sans filtre. Ni recul ni réflexion. Ni analyse ni décentrement.
Le bilan d’une journée, d’une semaine, d’une vie se résume souvent à une procession infinie de clics. Sans le moindre déclic !
Quand je venais en touriste à Paris et que je prenais le métro, j’étais frappé, pour ne pas dire vexé, de voir tant d’usagers absorbés dans leurs lectures, dévorant des pages entières entre deux stations, souvent distantes de quelques minutes, parfois debout.
J’éprouve le même sentiment aujourd’hui, mais pour la raison inverse. Dans mon sac, il y a toujours un ou deux romans qui m’accompagnent tel un viatique, le long du trajet. L’espèce des usagers lecteurs se raréfie même si elle n’a pas disparu pour autant. Au même titre que ceux qui, en toute saison, patientent dans des files d’attente devant les musées, les galeries d’art ou les théâtres. Ces gens ont, à n’en point douter, leurs abonnements Internet et leur playlist YouTube. L’un n’empêche pas l’autre. Tout est question de dosage.
On prend le temps d’admirer une toile de Caravage, d’apprécier un concerto pour piano de Chopin ou de s’extasier à la lecture (ou la relecture) des Contemplations de Hugo.
On éprouve les mêmes sensations devant un poème de Chawki ou un Mouachah de Ziryab à travers la voix cristalline de la diva Faïrouz.
La lecture, comme la musique ou la peinture, est une nourriture, une nécessité, une thérapie.
Et dire que le premier verset du Coran commence par : "Lis !" (5). Plus qu’une prescription. Un impératif.
(1) En référence au roman de Marcel Proust
(2) La vision de Dante – poème de Victor Hugo
(3) Citation d’André Roussin - Dramaturge
(4) Titre d’un livre de Michel Desmurget paru en 2019 (Seuil)
(5) Lire, dans son acception la plus étendue
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