3 Novembre 2022
"Dans un incendie, entre un Rembrandt et un chat, je sauverais le chat"
Albert Giacometti
Il était une fois un petit chat qui s’appelait Simba. Il avait à son service trois frères dévoués : Moncef, Djaâfar et Omar (l’auteur de ces lignes).
Et pourquoi tant de sollicitude, me diriez-vous ?
C’est que Simba était un miraculé de la vie. La mort n’ayant pas voulu de lui en ce moment tragique où il devait partir en toute logique et selon tous les membres de ma famille qui ne le voyaient pas passer la journée.
Alors, que lui arriva-t-il ?
C’était durant une nuit d’hiver. Mon père sortit de la salle de bain et éteignit la lumière. Tout d’un coup il sentit quelque chose sous son pied gauche. Il n’y prêta guère attention. Habitué à marcher sur des objets qui traînaient par-ci par-là, il retourna à sa chambre.
Djaâfar ne trouvant pas le sommeil, décida d’aller s’enquérir de Simba, qui âgé de quelques semaines, dormait dans un carton, qui lui servait de lit, à côté de sa mère qui continuait de l’allaiter.
Avant de franchir la salle de bain, il lui sembla avoir entendu un bruit sourd. Il appuya sur l’interrupteur et remarqua d’emblée que Sissi, la mère de Simba, était seule dans le carton. Au seuil de la porte, il découvrit l’horreur.
Le petit chat n’était qu’une masse de poils, molle et flasque, qui gisait presque inanimé sur le sol. Du sang coulait de sa bouche et son œil gauche clignait nerveusement. Il agonisait en silence.
Malgré l’heure tardive de la nuit, Djaâfar vint nous réveiller, moi et Moncef le benjamin, et nous demanda de le suivre immédiatement à la salle de bain.
Une fois sur place, nous nous sommes rendu compte de la gravité de la situation. Simba était en train de partir et les chances de le ranimer étaient minces.
Nous nous mîmes aussitôt à son chevet. Il fallait sauver le chat Simba !
Sissi, sa mère sursauta, sortit du carton et vint vers nous. Elle courba le dos et poussa un feulement.
Nous ne fîmes pas attention à elle, occupés que nous étions à examiner de plus près les blessures de Simba. En lui ouvrant la bouche, la partie avant de sa fragile denture était cassée et il avait perdu un bout de sa langue. Son œil droit restait anormalement clos.
Dans l’urgence et ne sachant quoi faire, Djaâfar lui nettoyait le sang qui dégoulinait de sa bouche avec de l’alcool. Moncef tenta de bien le couvrir car il faisait froid. Je pensais déjà à la manière de l’alimenter, sachant qu’il ne lui était plus possible de téter sa mère.
Djaâfar remit le petit chat blessé et souffrant dans le carton à côté de sa mère. Celle-ci s’était rapprochée de lui et commençait par le lécher pendant un bon bout de temps.
Le lendemain, le reste de la famille était au courant. Mon père confirma qu’il avait senti quelque chose s’écraser sous son pied. C’était donc lui !
Quant à Simba, en plus de lui prodiguer des soins, il fallait le sustenter ! Et ça ne pouvait guère attendre.
Toujours inconscient et ne pouvant rien absorber du fait de son handicap, nous devions user de beaucoup d’imagination pour lui faire ingurgiter du lait. Djaâfar avait rempli une seringue de ce précieux liquide qu’il avait au préalable débarrassée de son aiguille, puis vint placer le bout dans la bouche de Simba que j’essayais d’ouvrir avec le moindre mal possible. Ce n’était pas évident. Il fallait insister et j’y arrivais difficilement.
La nuit, sa mère restait à côté de lui et le léchait de temps en temps. Cela nous rassurait.
Il fallait aussi lui apprendre à marcher. Moncef pratiquait des massages au niveau de ses membres et les faisait bouger pour qu’ils ne perdent pas leur motricité.
Les efforts et l’opiniâtreté ont fini par payer. Simba commença par faire ses premiers pas au bout d’une dizaine de jours. Il avançait lentement quoique péniblement. La faim le tenaillait. Sa maigre pitance qui consistait en de petites doses de lait injectées était loin de lui suffire, tant s’en faut.
En plus il ne supportait pas d’être seul. Et il le faisait savoir par quelques timides miaulements qu’il poussait au bout de quelques efforts, faisant apparaître ses côtes sur sa peau.
Quelques semaines plus tard, ses blessures avaient cicatrisé. Son régime alimentaire s’était un tant soit peu enrichi. On lui donnait de la purée de pomme de terre ou de la mie de pain imbibée de lait. On lui faisait avaler de la viande hachée, qu’il préférait à tout le reste. Il avait appris à mâcher les aliments mais ne pouvait les couper avec ses incisives cassées. C’était ardu.
Au début, ni mon père ni le reste de la famille ne comprenaient notre entêtement à vouloir sauver cette petite bête éborgnée et édentée. Ils pensaient qu’elle était condamnée et n’avait aucune chance de survivre. Et puis, à quoi bon survivrait-elle avec des handicaps aussi lourds ? La mort devrait la soulager, nous disaient-ils.
Avec le temps, ma mère se prit d’affection pour Simba. Il lui faisait peine à voir et elle finit par se ranger du côté de ses trois rejetons. A chaque fois qu’elle découpait la viande, elle mettait de côté une partie tendre qu’elle coupait soigneusement en minuscules morceaux. Il y avait aussi de la sardine débarrassée de ses arêtes. Ce dont il raffolait.
Mon père se montrait condescendant et suivait de loin l’évolution de la situation.
Ma sœur Mahjouba paniquait à chaque fois qu’elle entendait Simba ronfler. Elle pensait que c’étaient ces derniers râles ! Où du moins le souhaitait-elle, ne pouvant supporter de voir une telle souffrance se mouvoir à quatre pattes.
Nous continuions de l’entretenir et de le bichonner. Un sentiment de satisfaction nous emplissait en voyant sa santé s’améliorer de jour en jour.
Après quelques mois, Simba retrouva une vie presque normale. Il avait pris ses repères. Il marchait en claudiquant vers la cuisine et n’hésitait pas à poser timidement ses petites pattes sur nos jambes. Signe qu’il avait faim.
Et une fois repu, il se dirigeait vers le salon, prenait place sur une peau de mouton posée à côté du poêle à gaz. Il s’essuyait tout le corps avec le bout de langue qui lui restait et, engourdi par la chaleur, ronflait bruyamment pendant sa longue sieste.
Au début du printemps, Sissi avait disparu. Elle avait l’habitude de se promener sur le toit de la cantine de l’école, auquel on accédait par la terrasse, pour quelques heures mais revenait toujours.
A la tombée de la nuit, elle n’était pas là. Le lendemain, nous avions crié de toutes nos forces dans l’espoir d’être entendus. Nous avions remué ciel et terre, sommes montés sur le toit de la cantine, avions soulevé les tuiles une à une, dans le cas où elle serait coincée. L’espoir s’amenuisait au fur et à mesure que les jours passaient.
Au bout d’une semaine, Il fallait se mettre à l’évidence et se résoudre à accepter fatalement l’éventualité de sa mort. Elle était trop attachée à la maison et ne nous avait pas habitués à s’aventurer loin aussi longtemps.
Nous avions adopté Sissi alors qu’elle était en bas âge. C’est une connaissance à ma sœur Rokaya qui nous l’a amenée dans un petit carton, emmitouflée dans un foulard rouge. Je m’en souviens.
Sa venue était bien accueillie car souhaitée et attendue par certains d’entre nous. Elle calmera, espérions-nous, les ardeurs de ces souris effrontées qui se pavanaient en plein jour dans le couloir et les pièces.
Et elle a eu raison d’eux au bout de quelque temps. La maison était débarrassée de ces rongeurs nuisibles et désagréables qui nous empoisonnaient la vie, et Sissi avait conquis les cœurs du reste de la famille, réticents au début à l’idée d’adopter un animal. Ils préféraient les pièges et le poison !
La voilà partie en silence. Il était dur de s’habituer à son absence.
Nous ne savions pas comment un chat réagit à la disparition de sa mère ! On ne sait pas ce qui se passe dans sa tête et s’il se rend compte au moins et à quel moment de son absence. En tout cas, il faut dire que Simba s’en était détaché progressivement. Et tant qu’il y avait les trois frères, il ne craignait rien.
Des années ont passé. Simba est devenu autonome, joueur et un tantinet taquin. Il se baladait entre les pièces et le couloir, et quand il voulait jouer, il fallait l’occuper avec une pelote de laine, un ballon ou une peluche qu’il aimait malmener avec ses griffes. Parfois, un bout de papier qui traînait par terre pouvait lui suffire. On le voyait d’autres fois courir derrière des objets invisibles. Ma sœur Mahjouba le traitait de fou et ça nous faisait rire.
Il lui arrivait aussi de trimballer depuis la terrasse jusqu’à la cuisine le cadavre d’un oiseau ou d’une souris et de nous l’exposer fièrement en guise de trophée. A l’heure du déjeuner, ma mère éprouvait un haut-le-cœur tandis que ma sœur Rokaya l’admonestait comme si c’était un petit enfant et le mettait en garde de ne pas recommencer. La scène nous amusait.
Il était prévu qu’on déménage vers une maison plus spacieuse en début d’été. J’appréhendais ce moment car je suis né dans cette maison et j’y ai vécu pendant trente ans. Et que dire de Simba ? Comment réagira-t-il à son nouvel environnement ? Il faut dire que les chats, de nature sédentaire, s’approprient l’espace et s’y attachent avec force.
Le déménagement s’est fait en quelques jours. Il a fallu plusieurs navettes pour descendre tout le mobilier, la literie, les ustensiles, les livres et tout le reste.
La question qui tue fut posée par Rokaya : Qu’allez-vous faire de Simba ?
Djaâfar, agacé, ne comprenait pas qu’on puisse poser une telle question et avec autant de désinvolture. Pour moi aussi, c’était évident qu’il avait toute sa place parmi nous et qu’on n’allait pas s’en débarrasser comme un vieux meuble, quand même !
Le dernier jour, la maison était vide, ou presque, car Simba y était encore, seul. Il restait longtemps dans la cuisine à regarder le potager désespérément vide, la place du Frigo et le placard ouvert aux quatre vents. La grande table n’était plus là. La maison avait perdu de son relief. Les repères ont disparu. Et tout était dépeuplé.
Il passait dans toutes les pièces et reniflait les encoignures des murs.
Mais où sont passés les lits ? Pourquoi les volets des fenêtres sont fermés en plein jour ? Ainsi que la porte donnant accès à la terrasse ?
C’est à ne rien comprendre ! dût-il penser avec son regard interrogateur.
Ce jour-là, nous étions convenus moi et Djaâfar, de récupérer Simba et de le ramener vers ce qui sera sa future et dernière demeure. On le mit dans un carton et prîmes un taxi. Il s’agitait nerveusement durant le court trajet qui semblait interminable, pour lui et pour nous. Il poussait des cris d’angoisse et lacérait le carton de toutes ses forces pour s’échapper. Nos voix et nos nombreuses caresses sur sa tête effarouchée qui émergeait de temps en temps, ne suffirent pas à le rassurer.
Arrivé à la nouvelle maison, et une fois sorti du carton, il courut se cacher sous une armoire. Stressé, il poussait des feulements qui en disaient long sur son état d’angoisse puis se calfeutrait dans un long silence qui durait des heures.
Nous avions placé une écuelle et un bol sous la grande armoire qui lui servait de refuge. Il lui fallait un temps d’adaptation, aussi long soit-il. Et nous devions être patients.
Et voilà que, de plus en plus rassuré par notre présence, il reprit confiance et osait s’aventurer de quelques mètres hors de sa niche improvisée. Il sursautait au moindre bruit et revenait sur ses pas.
Au bout d’une dizaine de jours, nous lui avions retiré l’écuelle et le bol pour l’obliger à sortir de sa « retraite » et l’attirer vers la cuisine. Cela s’est fait progressivement et la nature avait repris ses droits.
Quel bonheur de le voir déambuler, sans crainte, dans le grand couloir. Il avait assimilé le plan de la maison après une minutieuse exploration. Et le jour où de bon matin il se dirigea vers la cuisine tout seul et attendit que quelqu’un lui serve du lait, il avait pris ses marques et nous étions ravis.
Mon père, résigné, a fini par s’accommoder de sa présence. Il lui ramenait à son tour, de chez le boucher, des abattis de volaille qui le faisaient frétiller de la queue.
Le temps passe. La routine s’installe. Et nos destinées se séparent selon une chronologie écrite à l’avance.
Un jour d’avril, Moncef quitta la maison tôt le matin, pour son boulot. Moi j’avais quitté le pays depuis deux ans déjà, et Djaâfar avait quitté ce bas monde depuis une dizaine d’années.
Mon père en rentrant du marché, posa le panier sur la table de cuisine. Ma mère sirotait son café crème fumant comme de coutume, à cette heure précise de la journée. Mon père sortit les provisions, déballa un vieux journal contenant des sardines. Il remarqua au bout de quelques minutes que Simba ne s’était pas manifesté malgré la forte odeur dégagée par le poisson, lui d’habitude si alerte.
Il alla jeter un coup d’œil à la cour de la maison et le vit gisant sous un arbre. Ce n’était pas habituel qu’il dorme à cette heure-ci de la journée, encore moins à cet endroit là. Il le secoua, mais Simba ne réagissait pas. Il demanda machinalement à mes sœurs présentes s’il avait pris son lait le matin. Il n’attendit pas leur réponse.
Il le secoua plusieurs fois puis annonça d’une voix faible et triste la nouvelle à ma mère. Incrédule, elle s’arracha difficilement de sa chaise, s’appuya sur sa canne et se dirigea cahin-caha vers la cour. Elle versa quelques larmes et eut une pensée pour Djaâfar.
Simba, le petit chat rescapé et particulièrement résilient, venait de nous quitter pour de vrai, cette fois-ci. Son absence va laisser, à coup sur, un vide incommensurable que rien ne pourra combler.
Pied de nez de l’histoire : Dans l’après-midi, c’est mon père, celui qui l’a un jour écrasé malencontreusement de son pied gauche et faillit l’envoyer ad patres, c’est celui-là même qui l’a mis dans une boîte et l’a enterré dignement de l’autre côté de la voie ferrée, à un jet de pierres de la maison.
Mon père n’était pas un sentimental. Mais ce jour là son expression émue trahissait un visage d’habitude impassible.
Une page s’est tournée.
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