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Chroniques Rostémides

Jaja, la poule graciée

 

"On n'a pas deux cœurs, l'un pour l'homme, l'autre pour l'animal.
On a du cœur ou on n'en a pas"
Lamartine 

Elle s’appelait Jaja. Elle était belle avec son plumage blanc et sa crête rosée qui lui donnaient fière allure et un certain panache. Elle déambulait dans la cour de la maison en détachant sa tête du reste de son corps en mouvement. Son attitude gracieuse et désinvolte cachait mal un caractère bien trempé, et c’est le moins que l’on puisse dire. Elle était libre et n’acceptait pas qu’on limite son espace. Et elle tenait à le faire savoir en traversant le long couloir qui la menait depuis la cour vers la cuisine pour non pas quémander ou attendre qu’on la serve, mais pour réclamer son "dû" avec insistance dans un bruyant caquetage qui n’avait rien de mélodieux, tant s’en faut.

Il lui arrivait même de s’aventurer hors de sa "base" tôt le matin et de venir dans la chambre nous arracher à notre sommeil avec son air martial, tel un adjudant dans une caserne à l’heure du bol d’air.

Il ne servait à rien de l’ignorer, car elle trouvait toujours le moyen, à travers son regard persistant et en biais, de vous convaincre de la suivre. A défaut, d’un battement d’aile furtif, elle saute sur le lit et commence par gratter la couverture jusqu’à vous faire céder.

Jaja a débarqué chez nous par une fraîche matinée de février. 
Un cousin maternel à mon père, posa sur la table de cuisine un couffin duquel dépassaient à peine trois crêtes. Un coq et deux poules "arabes"(1), qu’il a ramenés de la campagne. Il convainc ma mère de les lui acheter à un prix qu’il prétendait raisonnable tout en vantant la qualité de leur chair et les conditions naturelles de leur élevage. Une bonne affaire, clamait-il.

Ma mère en sortit une et commença par lui tâter le flanc tout en la scrutant du regard. Celle-ci restait étrangement sage entre ses mains et ne s’agitait nullement, à croire qu’elle était résignée, ne se faisant guère d’illusion sur le sort fatal qui lui était réservé ainsi qu’à ses deux congénères.

Le marché fut conclu autour d’un bon café chaud que notre grand-cousin sirotait avec ses lèvres tremblotantes et un regard futé qui exprimait une joie indicible suite à ce négoce fructueux qui lui a assuré sa semaine.

Nos trois gallinacés sont aussitôt mis dans la cour de la maison qu’on appelait "la terrasse". Ils prennent leurs aises et entament dès lors, l’exploration des lieux, pour se les approprier par la suite. Du moins pour ceux à qui le destin avait prévu une suite. Car au premier week-end, le coq fut sacrifié. Sa courte escale a pris fin dans un four et il agrémenta le repas du midi avec sa chair tendre, accompagnant un gratin succulent qui nous a régalé et fait lécher les babines.

Il n’aura fallu que quinze jours pour que la deuxième poule soit sacrifiée à son tour par la faute de quelques cousins, du côté de ma mère cette fois-ci, venant d’un lointain village et qui ont débarqué par surprise dans la matinée. Ma mère, généreuse comme toute bonne maman qui se respecte, leur a demandé de rester manger, et ils ne se sont pas fait prier. Ils ont sûrement dû voir les deux volatiles gambader entre la terrasse et le couloir. Et l’invitation ne pouvait mieux tomber. La Chorba était bonne et nos convives avaient l’air d’apprécier.

Ne restait que Jaja. Je ne sais pas ce qu’elle ressentait à ce moment là après que ses deux compagnons d’infortune l’eurent abandonnée malgré eux. Il faut dire qu’elle ne montrait aucun signe de crainte. Bien au contraire, elle était devenue "l’unique" et de ce statut elle en a fait un privilège. Elle devint capricieuse et exigeante, aidée en cela par notre animisme béat, et demandait à sa façon qu’on améliore son ordinaire. A la cuisine, elle faisait le tri de ce qui devait séjourner ou pas dans son gésier.

Elle fut baptisée naturellement, lorsqu’elle n’avait plus de concurrents, de ce nom commun qui veut dire tout simplement poule en arabe. Ce n’était pas original, j’en conviens. Mais dès lors qu’il n’y avait aucun risque de la confondre, pourquoi pas ! Et puis, il fallait bien appeler un chat un chat et notre vénérée Jaja ne pouvait déroger à la règle. Elle incarnait à elle seule toute l’espèce.

Deux mois plus tard, Jaja était toujours là. Elle faisait partie du  décor. On s’était habitué à sa présence parmi nous et on a fini par s’y attacher. En rentrant de l’école, on demandait après elle comme on demande après un parent ou un proche. Où est Jaja ? A-t-elle mangé ? Elle n’est pas malade par hasard ? Pourquoi elle ne glousse plus ?

Mais la médaille avait aussi son revers : La saleté. La fiente était partout et la corvée du nettoyage commençait par peser sur les bras et les esprits des adultes, notamment mes deux sœurs Rokaya et Mahjouba. Elles trouvaient que Jaja exagérait, allant jusqu’à l’accuser d’avoir "une dent" contre elles (!?). Elles ont remarqué qu’avec nous, jeunes écoliers que nous étions, Jaja trouvait son Gosto(2), mais plus que cela, elle restait propre sur elle. J’admets qu’elle faisait tout pour les enquiquiner.

Quand elles se plaignaient à mon père, il leur rétorquait qu’elle ne passera pas la fin de semaine. Cela avait le mérite de les calmer pour un moment. Même si ma mère opposait un niet catégorique à toute idée que Jaja finisse dans une marmite. Elle s’y était attachée à son tour et la traitait avec beaucoup de soin et de tendresse, en la gavant à longueur de journée de tout ce dont son altesse, à la crête noblement dressée, raffolait.

Mes sœurs ont décidé de sévir. En notre absence, elle fermaient la porte de la terrasse pour interdire à Jaja d’accéder à l’intérieur de la maison et l’empêcher ainsi de souiller le sol avec ses déjections fienteuses. La guerre était déclarée. 

Ce qu’elles ont oublié, mes chères sœurs, c’est que Jaja avait plus d’un tour dans son jabot. C’était un volatile. Et un volatile, ça vole, pardi ! Ainsi, pour aérer la chambre des enfants, il fallait ouvrir la fenêtre qui donnait sur la terrasse, et c’est ce que notre vénérable poule avait compris. Elle s’arrangeait ainsi pour se mettre sur le rebord de la fenêtre, au moment opportun et loin des regards, et se laissait atterrir subrepticement sur le lit puis piétait pour regagner la cuisine, se mettant dans le giron de ma mère, où elle se sentait en sécurité. Elle arrivait toujours à tromper leur vigilance.

Et à notre retour, elle va jusqu’à les provoquer, en se pavanant devant nous, dans une attitude arrogante avec son regard altier. Le courroux dans l’autre camp était à son comble.

Voilà le début de l’été ! Les journées s’allongent et le soleil traîne avant d’aller se coucher derrière la montagne dont on pouvait admirer les lueurs vespérales depuis la fenêtre du salon. Ce qui avait pour conséquence de laisser la porte de la terrasse ouverte plus longtemps et de permettre ainsi à Jaja de profiter au maximum de l’intérieur de la maison et surtout de la cuisine où elle avait pris ses quartiers.

Combien de fois, j’ai vu ma mère, debout face au potager(3), en train d’éplucher des légumes ou de mijoter le repas du jour, et en face d’elle sur ce même potager, Jaja somnolant, assise tranquillement à côté du poste radio, pas loin de la marmite où l’une de ses congénères se faisait ébouillanter, probablement. Tableau surréaliste mais qui n’était pas apprécié à sa juste valeur par tout le monde. Surtout celui de l’autre camp.

Ma mère parlait souvent à la cantonade, mais avec Jaja en face d’elle, elle laisserait croire à ceux qui ne sont pas des habitués des lieux, qu’elle lui adressait la parole.

Vers la fin du mois de juin, les premiers symptômes apparaissent. Jaja commence par montrer des signes de fatigue et des troubles ambulatoires. Elle se meut difficilement quand elle ne reste pas prostrée pendant des heures dans un même endroit. Elle n’a plus l’appétit des premiers jours et ne boit que peu d’eau. Il  n’y avait pas de vétérinaire dans les parages. Et puis, pour vous le dire honnêtement, il n’était pas dans nos traditions ni dans notre culture à l’époque d’emmener une poule chez un toubib. Cela peut vous faire passer pour des gens infatués et surtout ridicules. A quoi bon soigner ou ménager la bête si c’est pour la consommer plus tard ? Même chez les animaux, il y a une hiérarchie.

Tous les animaux sont égaux. Mais il y a des animaux plus égaux que d’autres.(4)
Les chiens et les chats, d’accord. Mais une poule. Franchement ! Même le vétérinaire risquait de s’esclaffer à la vue d’un gallinacé, quand bien même il serait "arabe" de souche et donc élevé en pleine nature.

L’oncle Hamani, qui passe des fois le matin chez nous pour prendre un café et venir aux nouvelles, même si d’habitude, c’est lui qui les donne, loquace qu’il était, remarque avec son esprit alerte que le volatile n’était pas dans la cuisine. Il s’enquiert de son état – détrompez-vous, par pour les raisons que vous imaginez -. Ma mère lui répond que Jaja est malade ou peut être c’est la vieillesse qui la rend presque impotente.

Le lendemain, Hamani fait une escale rapide et demande encore après Jaja. État stationnaire, lui répond ma mère. Elle va mourir … la mamma, surenchérit ma sœur Mahjouba, d’un air narquois. Je ne sais pas si c’était un constat ou un vœu.

Hamani après avoir ausculté Jaja - il était infirmier et cela lui donnait certains droits, à défaut de compétences -, trouvait qu’elle était comestible en l’état et conseilla vivement à ma mère de sacrifier la bête, pour écourter sa souffrance qu’il disait. Et puis quel intérêt de la laisser mourir et de la jeter par dessus bord ? Un investissement, il faut le fructifier, n’est-ce pas ?

Ma mère sursauta en entendant ces propos qui ont failli la faire gerber. Elle fit savoir à son beau-frère que Jaja faisait partie de la famille. Peut-on imaginer un membre de sa famille dans une assiette ?  Lui balança-t-elle.

Qu’à cela ne tienne. Mon oncle va droit au but : Je comprends que vous vous soyez pris d’affection pour la bête et qu’il vous soit impossible désormais de la prévoir dans vos menus mais vous ne pouvez pas empêcher d’autres de le faire. Elle mourra de toute façon, d’une manière ou d’une autre. Et si le trépas lui est prescrit dans les jours à venir, autant qu’elle quitte ce monde loin de vos yeux. Je te propose de la prendre. Qu’en penses-tu ?

- Demande à ton frère. Il ne va pas tarder, lui répond sèchement ma mère, d’un ton agacé.

A l’heure du déjeuner, nous étions tous attablés autour du maître de céans. L’oncle, debout, attendant la réponse de son grand frère à sa requête. 
Mon père propose qu’on passe au vote : Nous avions le choix entre la laisser tranquillement mourir ou l’envoyer rôtir !

Il n’en fut rien, malheureusement. Ni vote ni concertation. Mon père, d’un ton péremptoire, avait tranché la question, arguant du fait qu’il ne supportait pas de voir Jaja clamser sous son toit. L’oncle Hamani sauta sur l’occasion et sans attendre, alla récupérer Jaja et la mit dans un couffin. Il prit congé de nous aussitôt, en évitant nos regards culpabilisants.

Un ange passa  … aux ailes chargées de tristesse.

Mais elle était du monde où les plus belles choses ont le pire destin(5)
Comme toutes les belles histoires ont une fin, celle de Jaja finit dans un pot. Son délai de grâce ayant expiré. Elle n’échappa pas à son destin, à l’instar de ceux de son espèce. Loin de nos yeux, loin de nos cœurs. 

Les interventions de mon oncle, d’habitude badin et facétieux, ne nous faisaient plus rire. Il l’a compris en évitant le sujet qui fâche.

Le fantôme de Jaja a continué de hanter les lieux pendant longtemps. On la voyait encore courir dans la terrasse poursuivant une fauvette, picorer dans la cuisine ou déambuler dans le couloir.

La maison était certes redevenue propre mais ô combien vide.

Ma mère a continué, par réflexe et pendant plusieurs jours, de mettre de côté quelques restes d’aliments ou de dégager le potager le matin pour lui réserver sa place. 

Aujourd’hui, de Jaja, il ne reste plus que quelques souvenirs évanescents pour ne pas dire … volatiles !

(1) : fermier, élevé en plein air, par opposition à celui élevé en batterie
(2) : Trouver son compte (dialecte algérien) 
(3) : Plan de travail
(4) : La ferme des animaux - George Orwell  
(5) : Poème de Malherbe - extrait


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A
Jaja ou comment échafauder une histoire autour d'un banal volatile.Toute l'essence de l'histoire réside dans l'affection suscitée par jaja et qui démontre qu'on ne peut pas se séparer facilement d'un être qu'on a adopté. Je suis frappé par les détails précis qui ponctuent ce récit.
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