24 Mars 2023
Hamani et le cri du chameau
"Deux hommes, s'ils veulent s'entendre vraiment, ont dû d'abord se contredire.
La vérité est fille de la discussion, non pas fille de la sympathie"
Gaston Bachelard
Hamani, c’est mon oncle paternel. À l’époque de ce récit, c’était un célibataire endurci, la trentaine bien entamée. Ma grand-mère ne cessait de le harceler littéralement pour qu’il se marie, allant jusqu’à lui proposer chaque jour une nouvelle candidate, qui telle une éphéméride, délogeait déjà du podium celle d’hier, dénichée chez telle famille dont elle s’était assurée au préalable de l’ascendance bien établie. Il l’ignorait superbement et demeurait hermétique à toutes ses sollicitations. Même quand, avec des trémolos dans la voix et les yeux embués de larmes, elle lui exprimait son désir le plus cher, après le Hadj qu’elle avait déjà effectué, de le voir fonder un toit avant qu’elle quitte ce bas monde, rien n’y fît.
Hamani était féru de musique andalouse, de dessin et d’art en général. Disons qu’il frayait avec le monde de la Culture depuis toujours. Une Culture qu’il servait avec entrain comme animateur dans les écoles, les colonies de vacances ou chez les scouts. Cela l’occupait suffisamment pour qu’il pensât, à l’instar de ses congénères, à se ranger. Car se ranger voulait dire tout simplement avoir des responsabilités et les assumer. Ce n’était guère le moment pour lui. Son mantra, c’eût été : Carpe Diem et demain sera un autre jour. Il ne l’exprimait pas ainsi, mais pour l’avoir connu, il devait le penser.
Ainsi, libre comme un électron, il avait pour habitude, chaque fin de journée, lorsque les commerces baissaient leurs rideaux, que les cafés désemplissaient et que les rues se vidaient, de faire un crochet chez nous avant de regagner son domicile, un HLM où il vivait avec sa mère. Celui-ci étant situé à une dizaine de mètres, en haut du boulevard.
Il pointait donc à l’heure du dîner et ne se faisait guère prier pour se joindre aux membres de la maisonnée, munis de leurs cuillères à l’assaut du monticule de couscous dont le sommet débordait de la large terrine en bois. La grand-mère à qui rien n’échappait, était au courant des escapades de son rejeton et ne comprenait pas qu’il pût préférer le couscous de ma mère au sien. A vrai dire, ce n’était pas une question de préférence encore moins d’un quelconque rejet, mais juste une histoire d’ambiance que Djedda ne pouvait ou feignait de ne pas comprendre.
Sitôt la terrine dégarnie et son fond raclé par l’entrecroisement cliquetant des cuillers qui ferraillaient à la recherche du dernier grain à récupérer, nous passions dans la salle de télévision. Mon père s’allongeait majestueusement sur son lit tel un seigneur dans son baldaquin. Et chacun de nous autres, s’installait à sa place habituelle, quand elle n’était pas déjà squattée. Les places devant la télévision étaient chères. Hamani, engoncé dans sa Djellaba occupait la chaise verte au large dossier, située sous la fenêtre, à proximité du poêle à gaz, et se mettait vis-à-vis de mon frère aîné Soufyane, assis quant à lui de l’autre côté du poêle, sur un lit qui faisait angle avec celui du père. Disons qu’ils appartenaient peu ou prou à la même génération. L’oncle ne dépassant son neveu que de quelques berges.
En attendant le film de la soirée, la discussion s’animait et le ton montait crescendo. Hamani déroulait souvent les faits saillants de sa journée à mon père, qui ne ratait pas une occasion de s’esclaffer, amusé par ces anecdotes qui ponctuaient le quotidien, somme toute banal, d’un fonctionnaire ordinaire. Il faut préciser que les deux frères travaillaient dans le même secteur mais en des lieux différents. Il leur arrivait ainsi de se poiler d’histoires qu’ils étaient seuls à comprendre. Nous faisions mine de nous éclater avec eux, juste par mimétisme !
Et là où les choses sérieuses commençaient, le clou de la soirée que nous attendions tous, c’était quand Hamani prononçait un mot et que Soufyane, à l’affût du moindre égarement linguistique et un tantinet provocateur, essayait de le corriger à la volée. S’ensuivaient des joutes oratoires où le Robert, juge à la sentence irrévocable, était fortement sollicité. Mais malgré cela, chacun des deux bretteurs campait sur ses positions, peu convaincu, encore moins vaincu, essayant de s’extraire honorablement du bourbier dans lequel l’autre l’avait enlisé. Il était rare de voir Hamani, nimbé par ses certitudes, revêche par moments, céder ou reconnaître son erreur. Et c’est cela qui ajoutait du piment à cette prise de bec verbale, à notre grand plaisir.
Il faut dire, qu’à cet âge j’apprenais beaucoup de ces conversations et je gardais les yeux et les oreilles grands ouverts pour ne pas perdre le moindre détail de ce spectacle de haute facture qui s’offrait gratuitement à nous et dont je me délectais. Il arrivait, quoique rarement, à mon père de mettre fin au débat de manière péremptoire, lorsque celui-ci débordait bruyamment de son cadre ou qu’il tournait au vinaigre. La bourrasque de pluie qui faisait claquer les vitres de l’extérieur, lui servait de prétexte pour inviter Hamani à rentrer chez lui. Ou lorsqu’il y avait un film Western, le silence imposé par le patriarche était de rigueur. Hamani se recroquevillait, mutique, attendant que l’orage passe.
De quoi parlait-on au juste ? Les sujets étaient variés mais certaines questions revenaient telles des ritournelles, du moins dans leur nature et qui n’avaient rien à envier à la collection Que-Sais-Je : comment appelle-t-on le cri de tel animal ? Comment conjugue-t-on tel verbe au subjonctif ? Quel est le synonyme de tel mot ? Qui est l’auteur de telle citation ? Où encore : comment traduire tel mot arabe en français ?
Je regardais, par intermittence, l’horloge murale et me désolais de voir le mouvement incessant de la trotteuse qui me narguais. Ô temps suspend ton vol !(1), aurais-je aimé crier à la face de ce machin, dénué d’émotion et dont rien ne pouvait ébranler l’inexorable marche vers le futur.
Vers les coups de 22 heures, le film arrive presque à sa moitié. J’ai du mal à repousser mes paupières et à garder les yeux ouverts. Je somnole et perds ainsi de ma concentration. Le bruit du débat qui me parvenait tel un écho saccadé, cesse d’un seul coup. Je m’endors face à la télévision, comme à l’accoutumée.
C’est le moment que choisit Hamani pour partir. Il s’arrache difficilement de son siège, ramène la capuche de sa Djellaba sur sa tête, nous souhaite bonne nuit, du moins à ceux encore éveillés, et traverse précipitamment le long couloir vers la sortie. On l’entend descendre les escaliers puis disparaître dans l’ombre épaisse de la nuit glaciale. Il remonte le boulevard, seul dans la brume et regagne son nid au bout de quelques minutes.
Il en est ainsi pendant tout l’hiver, à de rares exceptions. Quand à l’heure habituelle, on tendait l’oreille vers la porte dans l’espoir d’entendre les trois coups qui annonçaient son arrivée, et que cette porte restait désespérément muette, on comprenait alors que Hamani ne viendra pas ce soir-là, dérogeant au rituel. Sans téléphone à cette époque, il fallait attendre le lever du jour et la venue de Djedda chez nous dès potron-minet, pour que ma mère l’interroge sur le motif de l’absence moyennant un café crème chaud bouillant. Djedda lui apprenait alors qu’il était en mission et qu’il était rentré tard, dans la nuit. Nous étions soulagés de le savoir sain et sauf et l’attendions, à la nuit tombée pour une nouvelle confrontation avec Soufyane.
Mais Djedda, non contente de nous avoir rassurés, ne pouvait s’empêcher de lancer ses piques, une envie qu’il lui était difficile de réfréner : Je lui ai servi le repas, mais il n’a rien mangé ! C’est à croire qu’on lui a jeté un sort, disait-elle. Ma mère, au lieu de calmer le jeu, lui répondait candidement : Pourtant chez nous il mange !
Cela a duré quelques années, durant lesquelles nous nous sommes abreuvés de ces instants extatiques mais furtifs, comme toute bonne chose. Des moments d’un bonheur ineffable que nous procuraient ces deux amoureux de la langue et de l’esprit. J’étais conscient de la chance que nous avions d’être entourés de gens de qualité, qui en plus du lien filial, nous ont apporté beaucoup de plaisir, éclairé nos lanternes et égayé nos soirées en ces froides et monotones soirées d’hiver.
J’avais pris le réflexe de consigner le lendemain tout ce que j’avais appris la veille de ces colloques familiaux, dans un cahier spirale : synonymes, citations, conjugaison, figures de style et plus tard les définitions des mots-croisés les plus répétées avec leurs solutions.
Et fort de ces acquis, j’allais à la rencontre des copains, la besace chargée de connaissances. Lors de nos interminables discussions, je cherchais le point d’accès pour pouvoir étaler tout mon savoir, quitte à détourner le sujet de manière subreptice. Je m’engouffrais effrontément dans la première brèche qui s’offrait à moi, pour poser des questions du genre :
- On dit qu’un chien aboie, un chat miaule, et qu’en est-il du chameau ?
Ce genre d’intervention pédante et impudente ne manquait pas de désarçonner mes camarades, mais ils se prêtaient volontiers au jeu et s’avouaient rarement vaincus. Et bien que la réponse à une telle question ne pût être que binaire - Tu sais ou tu ne sais pas -, cela n’empêchait pas mes interlocuteurs de se tortiller les méninges et d’aller chercher l’hypothétique réponse à travers les circonvolutions les plus éloignées de leur cerveau. Quand ils ne trouvaient pas, ce n’était que partie remise. Car au bout de quelques jours, ils revenaient avec la réponse en poche, impatients de l’arborer fièrement tel un trophée à la face de l’assistance. L’effort avait payé. L’honneur était sauf.
Aujourd’hui, essayez de poser la même question à quelqu’un de votre entourage, proche ou ami. Au mieux, il tape la question instinctivement sur son téléphone, sans la moindre once de réflexion. La réponse étant instantanée, il vous la colle au nez en se livrant à quelques simagrées, fier de "sa" trouvaille.
Au pire, c’est le cas le plus fréquent qu’il m’ait été donné de constater, il vous répond : Cela sert à quoi de connaître le cri d’un chameau ? Il y a plus important dans la vie, ne croyez-vous pas ?
Et il a raison le bougre !
Pour ceux arrivés jusqu’à la fin de cette chronique, sachez, juste pour le plaisir, qu’un chameau court à l’amble et blatère ! Voilà qui est dit en toute modestie.
Et si cela peut vous rassurer, Hamani finit bien par se mettre la corde au cou, pour reprendre une expression usitée à l’époque. Il se maria du vivant de sa mère et a eu beaucoup d’enfants.
(1) Le Lac - Lamartine
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