13 Août 2023
Centre de loisirs aéré
"Le bonheur n'est pas de chercher le bonheur, mais d'éviter l'ennui.
C'est faisable avec de l'entêtement"
Gustave Flaubert
Le thermomètre affiche 35°.
L’agitation des enfants, rendus nerveux par la chaleur suffocante, m’empêche de fermer l’œil. En fait, ce n’est qu’un prétexte. Personne ne peut dormir dans pareille atmosphère.
Je lézarde devant un ventilateur n’ayant que la qualité de ses défauts : celle d’être bruyant et de ne renvoyer que l’air chaud.
Il est 18 heures presque. Enfin ! Je m’arrache du sol comme une plante qu’on déracine. Les enfants se lèvent dare-dare. C’est le moment tant attendu pour sortir. Point d’orgue d’une fin d’après-midi qui traîne en longueur.
Je m’empare d’un bout de carton posé dans le couloir, enfile mon chapeau de paille et fais un crochet par la cuisine pour récupérer une bouteille d’eau fraîche, pendant que les enfants piaffent d’impatience devant la porte.
Leur mère, dans un sempiternel refrain, trouve qu’il est un peu tôt pour sortir. Moi, quand j’atteins mes limites, je ne réfléchis plus. L’enfermement m’étouffe et j’ai hâte de retrouver le plein air.
Je sors donc, accompagné de mes deux rejetons. Je traverse la large voie et me dirige vers le rond-point où m’attend déjà El Hadj Benaïssa, avec sa casquette délavée et son marcel qui colle sur son torse décharné.
Je prends place à côté de mon acolyte, sitôt rejoints par deux autres voisins, tenant chacun sous le bras son carton. Adossés au piédestal carré de la stèle, côté est pour éviter de nous prendre le soleil en face, on étend nos jambes tout en évitant les chardons aux ânes, plantes épineuses qui parsèment la surface cabossée à l’intérieur de la circonférence haute et bétonnée du rond-point.
C’est ici qu’on se prélasse jusque trad dans la nuit, discutant de tout et de rien, et gardant un œil vigilant sur les mioches assis sur le bord du trottoir ombragé, qui attendent que la température baisse pour pouvoir courir ou taper sur un ballon. Le terrain de foot se limite à l’extrémité déclive de la chaussée.
Au fur et à mesure que le temps passe, d’autres voisins des quartiers alentour affluent, en quête d’un espace, de plus en plus rare. On joue des coudes et certains n’hésitent pas à ramener qui une chaise, qui un banc et à se mettre en face de nous. Les débats, calmes au début, s’enflamment. Et une cacophonie s’installe. Toute l’actualité du jour est passée au peigne fin : Les foucades de M’bappé, le regimbement de Poutine face à l’occident et l’envolée des prix des légumes secs en plein mois d’août !
Sur la chaussée, des taxis, clandestins pour la plupart, roulent à vive allure sur un bitume crevassé et fondant en certains endroits et ne ralentissent que pour entamer un mouvement giratoire qui les fera accéder aux quartiers déboisés, situés de part et d’autre du rond-point.
Abdekka s’absente pour quelques instants et revient avec un thermos à café et des tasses. Son geste est apprécié. El Houcine, comme à son habitude, est amateur de fruits. Il nous propose du raisin qu’il dit avoir acheté sur la route, de retour d’Oran.
Le rond-point, qui fait office de place publique, à l’instar des autres ronds-points disséminés à travers la ville, a cette particularité d’être large et circulaire, du moins en apparence et de loin. De près, sa forme est elliptique et mal ajustée. Pour la finition, il va falloir repasser. Il remplit malgré lui, une mission sociale et récréative, faute de lieux de loisirs adéquats.
Les cafés en été, mal aérés, voient leur fréquentation baisser de manière drastique. Rares sont ceux pourvus de terrasses. Les jardins sont presque inexistants. Et l’unique place publique du centre-ville se trouve éloignée des nombreux quartiers périurbains qui encerclent la ville. Des quartiers populeux et dépourvus de toutes commodités, dans une cité aux excroissances tentaculaires.
Le Rond-point est devenu un centre de loisirs et de proximité sur lequel on se rabat, faute de mieux. Cet espace faussement rond sert par intermittence aux animaux, des ânes ou des chèvres qui viennent brouter les herbes sauvages ou se délecter des plantes épineuses qui lui servent de décor. La nature ayant horreur du vide.
La nuit, on y jette toutes sortes de détritus. Des tessons de bouteilles, des canettes de bière, des cartons et autres emballages. Certains s’en servent même comme décharge sauvage pour se débarrasser de leurs immondices.
Et voilà que les hommes s’y sont mis de la partie. Ne voulant guère céder cet espace aux animaux et aux malfrats, ils revendiquent leur quota en temps et en espace, à des créneaux bien définis. Depuis la fin de l’après-midi, généralement jusque tard dans la nuit, et ce, durant tout l’été.
L’esplanade improvisée sert de phare depuis lequel on peut "admirer" le paysage sur un angle de 360°, la hauteur en moins. On assiste en spectateurs aux cortèges nuptiaux, aux processions funèbres, à des courses poursuites et à des accidents. Tous ces événements servent de carburant à des discussions souvent oiseuses et sont relatés dans leur moindre détail. Le nombre de voitures, l’identité des passagers, le nom du marié ou du défunt. Il arrive même qu’on se chamaille juste sur la nature de l’événement : circoncision ou mariage. Le défunt était un homme ou une femme. C’est Adda le ferronnier qu’on enterre ou El Hadja Khaldia, la mère de Mustapha l’enseignant, qui revient du pèlerinage ?
Le rond-point a remplacé le café. C’est ici, qu’on cancane et qu’on se livre à d’interminables potins. C’est là que s’entretiennent les rumeurs, qu’elles se confirment, s’infirment, se renforcent ou se travestissent, transformant un fait banal en fait divers.
Les jours de week-end, le rond-point est plein. De loin, on observe des grappes de gens, en abayas bigarrées, agglutinés autour de la colonne hideuse, en béton décrépi, plantée en son centre et qualifiée pompeusement de stèle. Avachis par la chaleur et immobiles, on les croirait sculptés dans la pierre, faisant partie du décor.
Mais un jour de week-end, c’est aussi le jour où la vigilance doit être accrue. Les chauffards alcoolisés sont nombreux. Ils slaloment sur la chaussée et roulent à tombeaux ouverts, mettant leur vie en danger mais aussi celles de ceux qui ont le malheur de se trouver dans les parages. Et il n’est pas rare de voir l’un de ces inconscients venir percuter de plein fouet, le rond-point et finir dans le décor. C’est déjà arrivé.
Ainsi, ce centre de loisirs improvisé de par son emplacement au croisement des grands axes, se trouve exposé plus que tout autre lieu au danger de ces bolides qui y finissent leurs courses effrénées.
Pendant le Ramadhan, c’est la cohue. Ce ne sont pas des hommes mais des familles entières traînant leur marmaille, qui squattent le lieu dans la soirée. C’est Dar Sbitar en plein air. On pose des tapis sur lesquels on se vautre, se laissant griser par les effluves de la menthe infuse qui accompagne le thé et les délices de la Zlabia et du Kalbellouz, dont on se délecte jusqu’à satiété. On palabre jusqu’aux premières lueurs de l’aube, heure du Shour.
Ainsi, il en est de cet anneau central censé réglementer et fluidifier la circulation et qui se trouve de fait, catalyseur de tous les manques et frustrations d’une population, qui sait faire preuve d’imagination quand il s’agit de tuer l’ennui.
Dans la ville, il existe une seule place publique depuis l’époque coloniale, réaménagée aux premières années de l’indépendance. Pas de jardins publics, d’espaces verts, de piscines, de parcs ou de places avec fontaines. Que des carrés de béton difformes qui s’enchaînent à perte de vue.
On n’a pas fini de tourner en rond. Et ça continue !
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