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Chroniques Rostémides

La soutenance à Oued Smar

Mémoire d'ingénieur


"Si j'avais demandé à mon père, sévère ingénieur, que je voulais écrire,
il m'aurait demandé : à qui ?"
Maurice Donnay

CERI Oued Smar, septembre 1982.

Quelques jours après la rentrée des classes, nous sommes conviés, comme il était de tradition pour les nouveaux élèves, à assister aux soutenances de mémoire d’ingénieur qui s’étaleront sur plusieurs jours. Histoire de nous mettre dans l’ambiance et de nous projeter, dans un plan perspectif, sur ce qui constituera l’aboutissement de notre parcours, que nous venons à peine d’entamer.

Il est neuf heures du matin. Nous accédons à la petite salle aux murs capitonnés, située en contrebas du réfectoire. Celle-ci est déjà pleine. Les premiers rangs sont occupés par les anciens élèves, des 4ème et 5ème année pour la plupart et quelques enseignants. Les élèves de première année, dont je faisais partie, restaient avec leur timidité de jouvenceaux, debout à côté de la porte d’entrée.

Les deux postulants, appelons les Ali et Brahim, discutent avec leurs encadrants en attendant l’arrivée du jury. Un de leurs camarades de promotion, ne pouvant tenir en place et voulant se rendre utile teste le rétroprojecteur et s’assure que tout va bien. On entend de temps en temps des éclats de rire qui fusent de l’assistance, quelque peu agitée. L’atmosphère paraît détendue.

Il est dix heures moins le quart. Les membres du jury font leur apparition. On entend le crissement des chaises qu’on écarte de la rangée centrale pour leur faciliter le passage. Ces derniers s’installent au fond et à droite de la pièce derrière une table, garnie de  rapports de stage et de bouteilles d’eau. Ils ont en face d’eux les deux candidats qui se mettent en position. L’assistance se tait de concert, et un silence religieux règne dans la salle, ponctué par quelques toussotements ça et là. Je sens le climat se crisper tout d’un coup, ou est-ce juste une impression.

Un photographe s’approche de la scène et fixe l’objectif sur les membres du jury et les deux candidats. Les clic-clac saccadés de l’appareil viennent perturber quelque peu le calme ambiant.

Le président du jury, un certain M.B., se racle la gorge, jette un coup d’œil furtif à l’assistance puis fixe de son regard intimidant Ali et Brahim. Il souhaite, avec un ton empreint de solennité, la bienvenue à tout le monde, rappelle l’objet de la réunion, consulte sa montre et d’un geste martial, donne le top.

Brahim, qui commence déjà à transpirer, enlève sa veste et dénoue sa cravate. Il souhaite à son tour la bienvenue à tout le monde, se présente ainsi que son binôme et pose d’un geste mal assuré le premier transparent sur le rétroprojecteur. Ils paraissent  tous  les deux concentrés mais leurs gestes trahissent une certaine nervosité. Ils ont quarante-cinq minutes pour défendre un travail de cinq années. Cela fait fait deux mois qu’ils s’entraînent. 

Parler en public n’est pas chose aisée pour tout le monde. Certains ont le verbe facile et la faconde précise pendant que d’autres, timides ou de nature réservée, éprouvent les pires difficultés à s’exprimer devant une assemblée, fusse-t-elle constituée de visages familiers, qui plus est, dans la langue de Molière. Ils se sentent scrutés dans leur moindre geste, et ne supportent pas de voir tant de regards appesantis sur eux. Et c’est pour ça qu’ils ont besoin de s’entraîner et de se prêter au jeu des soutenances à blanc. Le cours de Techniques d'expression paraît bien loin.

Les premières secondes sont déterminantes. Les mains tremblent, le cœur bat la chamade. Ces courts instants peuvent influer, en bien ou en mal sur le reste de la présentation. Il faut savoir maîtriser ses nerfs et garder son calme. Ce n’est qu’une présentation après tout. Alors pourquoi se faire du mourant ?

Il faut dire qu’en face de nos deux prétendants, dans cette ambiance de prétoire, il y des juges qu’il faut convaincre. De surcroît quand ces juges, ou certains d’entre eux, sont étrangers et ne s’accommodent guère des codes du pays qui les invite. Il n’y a point de place aux sentiments encore moins à la complaisance. 

Aussi, faut-il rappeler que M.B, le président du jury est réputé pour être quelqu’un de bourru, sans états d’âme. Il terrorise, littéralement, à travers ses interventions intempestives et souvent contrariantes, ceux qu’il examine.

Lorsque le planning des soutenances est affiché, le premier réflexe de tout candidat est de s’assurer que M.B. ne figure pas dans son jury. Si tel n’est pas le cas, ledit candidat inspirera la compassion de ses collègues. Certains pousseront le culot jusqu’à lui présenter leurs condoléances. C’est vous dire !

Et même, nous autres débutants, en tant que simples spectateurs, qui découvrons à peine le déroulement de ses joutes entre futurs impétrants et leur "bourreau", on reste sur la pointe des pieds, concentrant notre regard sur l’étrange M.B.  Ce méchant loup venu d’ailleurs, et dont on connaît les (mé)faits par ouï-dire.

Certains l’accusent même de vouloir rejouer le match (de la guerre) entre les deux pays. Une accusation vite balayée par l’accueil qui lui est réservé dès son arrivée et la sollicitude dont il fait l’objet de la part des responsables de l’école. C’est paraît-il, le prix à payer pour maintenir un niveau d’exigence élevé et une rigueur qu’on inculque aux élèves dès la première année. Et c’est pour ça que nous sommes là aujourd’hui. Un avertissement de ce qui nous attend. Et il est encore temps, pour ceux qui ne se voient pas dans cinq années, subir de telles brimades, de quitter les lieux et d’aller regarder ailleurs.

Pour le moment, la présentation se passe plutôt bien. Brahim et Ali paraissent moins crispés. Leurs interventions sont équilibrées et méthodiques. À coup de schémas, d’organigrammes et d’explications, ils déroulent l’exposé de leur travail pendant que certains de leurs camardes consultent l’heure de manière frénétique.  

La moiteur de l’atmosphère en ce début d’automne, rappelle celle d’un hammam. Tout le monde s’essuie le visage, avec un mouchoir ou le manche de sa chemise. 

M.B. annonce d'un ton sec : Il vous reste 5 minutes. Une intervention qui casse le rythme de nos deux acolytes et perturbe quelque peu l’atmosphère avachie de l’assistance.

Nos deux compères, éperonnés par la sommation du président, accélèrent la  cadence et  essaient d’expédier les quelques transparents qui restent, en mettant l’accent sur l’essentiel. Ils  s’attardent sur la conclusion et les perspectives de leurs travaux. 

Sur ce, ils remercient l’assistance de son attention.

Un silence s’installe. Un ange passe. Et tous les yeux se braquent de nouveau sur M.B.

Celui-ci, machiavélique, fait durer le plaisir, se sachant attendu. Il ouvre le mémoire sur une page donnée, écarquille les yeux pour une raison que personne ne semble saisir, et regarde un schéma comme on regarde une toile abstraite dont on n’arrive pas à cerner les contours encore moins la signification. Il esquisse un sourire narquois qui en dit long sur le réquisitoire à venir.

On ne sait pas à quoi pensent nos deux soldats à cet instant. J’apprendrai plus tard, que la fin de la présentation est déjà un soulagement en soi. On se sent allégé d’un fardeau même si l’appréhension de ce qui va suivre demeure pesante.

M.B. remercie à son tour Brahim et Ali, et donne tout de go la parole aux autres membres du jury. Ceux-ci interviennent, à tour de rôle, de manière courtoise et conforme à la tradition. Des remarques suivies de questions. Certaines interventions semblent de pure forme, superflues, histoire de marquer sa présence et de mériter son jeton. D’autres sont, par contre, plus ciblées et plus pertinentes surtout lorsque le sujet suscite un vif intérêt de par les perspectives qu’il ouvre dans le domaine de recherche de l’examinateur.

Et quand les augustes membres déclarent qu’ils n’ont plus rien à dire, M.B vautré sur sa chaise, les mains derrière la tête, les remercie, se redresse, replie ses jambes et ouvre les "hostilités" avec délectation.

Il commence par égrener de nombreuses – j’allais dire interminables – remarques sur le rapport : les chapitres, le titre du sujet, la présentation, les figures, les transparents. Rien ne lui échappe et il s’en faut de peu pour qu’il accuse les deux postulants du manque de pluie ou de toute autre catastrophe de la nature.  

Les phrases du genre "n’oubliez pas que vous serez des ingénieurs et que ce qu’on attend d’un ingénieur est …. ", qu’il aime  ressasser à l’envi, ont pour effet de désarçonner parfois Brahim et Ali, voire même une partie de l’assistance. L’agacement est perceptible sur certains visages.

Et quand vient le temps des questions, le ton monte d’un cran. N’étant pas convaincu par une réponse, il ne laisse pas les malheureux candidats terminer leur raisonnement et passe à la question suivante. De quoi ébranler le plus stoïque d’entre nous.

L’ambiance tourne au vinaigre lorsqu’il s’empare du rapport, l’enroule d’une main  et le brandit telle une menace à l’adresse des deux candidats. Tout le monde suit  des yeux la trajectoire du document en priant en son for intérieur qu’il ne finisse pas dans la corbeille, mettant ainsi fin à l’aventure de manière prématurée, avec la promesse funeste d’un ajournement et le deuil qui s’ensuivra. De mauvais souvenirs ressurgissent parmi certains élèves. Ils furent  les témoins, dans un passé récent, de scènes similaires qui ont marqué leurs esprits.

Ce ne sera pas le cas aujourd’hui, heureusement. Brahim et Ali ont échappé à la chape de plomb et ont su garder leurs esprits, se cantonnant dans leur terrain de jeu et gardant le cap sur l’objectif. Ils ont défendu leur mémoire avec brio et su répondre à toutes les questions. Ils ont assuré.

M.B. finit par poser le document sur la table. Il lance une boutade qu’il est seul à comprendre et proclame la fin du réquisitoire en invitant l’assistance à quitter la salle pour permettre au jury de délibérer. L’ambiance se décontracte, les visages se dérident et on accourt vers les deux protagonistes pour leur apporter le réconfort après cet ultime effort.

Quant à nous autres bizuts, on reste en retrait. On ne se connaît pas assez pour discuter de quoi que ce soit. On se contente d’observer le spectacle avec détachement. Dans cinq années, si tout se passe bien, nous serons à cette même place. Mais cela paraît tellement loin. Il y a de nombreux écueils à surmonter et le parcours du combattant ne fait que commencer.

Une demi-heure plus tard, nous sommes invités à regagner la salle. Les membres du jury sont debout, face à l’assistance. Brahim et Ali, engoncés dans leurs costumes, les mains croisées devant eux, se tiennent raides, attendant la sentence avec une sérénité dont on ne sait pas si elle est réelle ou feinte.

Le président du jury demande le silence. Il sort de sa poche un bout de papier qu’il déplie aussitôt puis commence par en lire le contenu. Il ne s’empêche pas de lancer quelques flèches à l’adresse des candidats, des remarques d’ordre général pour les suivants  et prononce enfin la phrase tant attendue et libératrice :
Le jury a décidé à l’unanimité des membres présents d’octroyer le diplôme …

Des applaudissements fusent dans la salle, accompagnés de cris de joie. Puis le silence. Les impétrants sont invités à dire un mot pour conclure. Ce qu’ils font non sans émotion. Une pensée pour les parents et les proches. De la gratitude et de la considération pour les enseignants et les encadrants sans oublier les membres du jury, bien entendu.

Dans la salle, certains se dirigent déjà vers l’extérieur pendant que d’autres se bousculent vers Brahim et Ali pour les féliciter et figurer dans la photo souvenir. Personne ne fait attention à M.B. et son équipe, qui se fraient un chemin pour sortir et rejoindre aussitôt la salle des hôtes, située de l’autre côté du réfectoire, où une collation est prévue en leur honneur en présence de quelques responsables de l’école.

Le temps passe et la fange de Oued El Harrach continue de couler et de se déverser dans la baie d’Alger.

Et nous voilà, moi et mon binôme, un lustre plus tard, à la même place qu’occupèrent jadis Brahim et Ali. Mais avec moins de pression et plus de légèreté. L’époque a changé. Il n’y a presque plus de membres étrangers dans les jurys. Et le niveau commence par glisser sur une pente douce. C’était tangible mais surtout prévisible pour diverses raisons.

"C’est un phénomène classique que la déchéance des études
s’accompagne de l’inflation des diplômes et des titres" 
J.F. Revel

 

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S
Pour mon premier voyage a Oued Semar ,j'ai vomi mes tripes ... dans un bus de la SNTV ...
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M
Salut à vous. J'espère que M Birrien ne hante plus ses victimes. Je me souviens de quelques unes de ses frasques exagérées: arrêt de soutenance au début pour plagiat (reprise texto de certains passages de documents non spécifié), arrêt au milieu de l'exposé pour l'expression "colmater les brèches" car non idoine au contexte décrit. Ces cas concernent nos amis camarades de promo. 73-78. Merci de nous avoir remis un peu dans "l'ambiance" de l'époque avec je dois dire une belle plume et un français un peu châtié, je pense, pour certains.
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