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Chroniques Rostémides

Le professeur de français

Savoir et générosité


"C'est le rôle essentiel du professeur d'éveiller
la joie de travailler et de connaître"
Albert Einstein

Charade :
Mon premier est un engin blindé à chenilles.
Mon second est une grâce ou un talent.
Mon tout est le nom de celui à qui est dédiée cette chronique, à titre posthume.


Lundi 7 janvier 1980, 13h30 – Lycée Polyvalent
Nous rejoignons précipitamment la classe située au premier étage, sans attendre la deuxième sonnerie, pour cause de mauvais temps. Des bourrasques de pluie balaient la grande cour, faisant claquer portes et fenêtres.

À l’intérieur, il ne fait guère mieux. La classe n’est pas chauffée et les quatre radiateurs qui n’ont jamais fonctionné, de mémoire d’anciens, ne servent que pour le décor. Ce qui nous oblige à garder nos manteaux et nos djellabas et à nous y calfeutrer pour préserver, un tant soi peu, le peu d’énergie qui nous reste et qui finira par se dissiper inexorablement, en l’absence de tout mouvement.

Au bout de quelques minutes, la silhouette longiligne du professeur apparaît au seuil de la porte. Il porte un chapeau en daim, qui cache une tête blanchie, dégarnie par l’âge et quelque peu échevelée aux contours, un manteau en ce qui semble être du cachemire, qui lui arrive jusqu’à la taille, le col négligemment relevé en arrière. Le cou est caché par une écharpe maladroitement enroulée qui laisse entrevoir une cravate bleue mal nouée. Au bout des lèvres, un bout de cigarette qui paraît collé par je ne sais quoi, et qu’il tente de rallumer par à-coups.

Il nous balaie du regard avec son air malicieux et espiègle, attendant que tout le monde s’installe et que l’agitation cesse. Et ce n’est qu’à ce moment qu’il entre en scène.

Il sort de son gros cartable en vieux cuir pali, des plats rectangulaires en inox, une bouteille d’alcool ménager, un paquet de feuilles imprimées et d’autres fournitures qu’il pose sur le bureau.

Il se débarrasse de son manteau, de son chapeau et de son écharpe qu’il pose nonchalamment sur la chaise, le mégot toujours collé au bec. Malgré la température ambiante toujours glaciale, il dénoue davantage sa cravate qui semble l’étouffer et déboutonne le haut de sa chemise blanche. Son costume bleu marine qu’il porte élégamment lui donne une certaine prestance.

Il lève les yeux vers nous et semble plongé dans une profonde réflexion, dont nous scrutons l’issue. Étant habitués à tant de surprises de sa part, on s’interroge légitimement sur ce qu’il va encore nous sortir aujourd’hui.

Au bout de la réflexion, vient l’action. Il quitte l’estrade et descend à notre niveau avec dans une main les plats en inox qu’il répartit sur les trois rangées de tables, de manière plus ou moins équitable. Il fait un deuxième tour pour verser l’alcool dans les plats et le fait flamber à l’aide d’un briquet allumé à bonne distance. Le geste est fortement apprécié par les élèves, qui ne demandaient pas tant, sachant parfaitement que leur professeur n’était pas tenu par une telle obligation de moyens.

Ceux qui ont la chance d’être proches de ces sources de chaleur improvisées, n’hésitent pas à sortir aussitôt leurs mains et à les frotter au-dessus des flammes bleues dont les volutes de fumée commencent par s’élever et se disperser à travers l’espace clos. On entend, à l’extérieur, le mugissement du vent qui souffle et vient fouetter les vitres.

Au bout de quelques minutes, une sensation de chaleur emplit les corps et réchauffe les esprits. 

L’opération a duré quelques minutes. Après ce court échauffement, nous nous sentons en mesure de réfléchir et de nous concentrer sur le texte qui vient d’être distribué et remis à chacun de nous.

Le cours peut enfin commencer.

Le professeur écrit le titre en gros caractères sur le tableau : Le Titanic. Il introduit longuement le sujet, juge utile de nous préciser, au passage, qu’il s’agit d’une histoire vraie et entame la lecture du texte ponctuée par des pauses au bout de chaque paragraphe. Une lecture que nous suivons attentivement des yeux et un doigt posé sur le document, qui se déplace tel un curseur. Tout ceci dans un silence voluptueux où on entendrait une mouche voler.

En bon narrateur, il arrive à capter notre attention et à nous embarquer dans l’histoire, en l’agrémentant de quelques anecdotes plaisantes ou autres digressions, même si le thème est tragique. Ce qui a pour effet de nous maintenir concentrés et de ne pas sombrer dans l’ennui d’une lecture monotone et surtout littérale du texte. Pratique usitée chez les autres professeurs "classiques" qui rendaient l’exercice ronronnant, soporifique et ennuyeux. Une corvée que beaucoup d’élèves avaient du mal à supporter. 

Notre professeur était ce qu’on peut qualifier de non-aligné. Un terme en vogue à l’époque. Il avait des méthodes d’apprentissage, originales certes, mais néanmoins efficaces. Avec lui, nous avions appris le vocabulaire, apprécié le récit et pris goût à la lecture.

Le cours suivant, celui de mercredi, était pittoresque, car basé sur l’apprentissage ludique et organisé en atelier. Nous sommes invités à nous constituer en petits groupes pour des batailles de mots : devinettes, charades, le mot le plus long. La compétition était saine avec pour  ressort, une émulation contagieuse poussant les uns et les autres à se surpasser. 

L’excitation est à son comble, lorsque les tables sont tirées bruyamment pour former des cercles, autour desquels viennent s’agglutiner les groupes. Autre moment fort, celui de découvrir les lettres tirées au sort, qui nous permettent de former des mots. Bien malin celui qui de l’extérieur pouvait deviner qu’on était bien en cours de français. 

Nous sortons de cette séance récréative mais ô combien instructive, galvanisés, avec un sentiment de satisfaction pour les uns et une promesse de revanche pour les autres. Dans les deux cas, l’intérêt suscité était bien réel tant et si bien que même ceux qu’on qualifiait de cancres, ne demeuraient pas en reste et se trouvaient motivés par l’esprit d’équipe.

Et fait rare pour être mentionné, lorsque la sonnerie retentit, nous feignons de l’ignorer, accrochés à nos chaises, ne voulant rien céder à la partie "adverse" pour garder la face.

À la veille des vacances, le Professeur nous invite, à la sortie des cours, à le rejoindre à l’entrée du lycée. Il ouvre le coffre de sa Ford Taunus et nous invite à choisir parmi la quantité de livres empilés qu’il nous prête pour la période de repos et que nous devrions restituer à la rentrée. Un viatique cérébral assuré. Nous assistons à une foire d’empoigne tant chacun de nous souhaite prendre les meilleurs auteurs ou les meilleurs titres. Mais chacun aura droit à son quota et tout rentrera dans l’ordre.

Pour l’anecdote – il y en a tellement -, nous devions un jour utiliser le mot "badaud" dans une phrase. Passé un moment, l’auguste professeur ramasse les bouts de papiers et commence à les lire à voix haute, avec sa mimique habituelle. Il s’arrête sur une phrase, une pépite dirais-je, qui faillit lui faire lâcher son mégot, fait rarissime, faut-il le souligner. La phrase en question qui a rendu tout le monde amusé et hilare était : "Quand je n’ai rien à faire, je regarde les badauds !". En mathématiques, cela s’appelle une fonction récursive.

Le cours de français, était pour nous,  un jardin enchanté. 

Merci Monsieur le Professeur.


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A
Un professeur inoubliable qui avait le don de donner vie aux textes qu'il lisait et de capter l'attention des élèves qui éprouvaient un réel plaisir à l'écouter.C'était sa marque de fabrique.Moi aussi je l'ai eu comme prof. dans un autre lycée de la ville et je peux dire qu'il m'a marqué.Oui il était original et il n'y avait pas un autre prof. comme lui dans sa façon d'enseigner la langue de Molière.
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