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Chroniques Rostémides

Solde antérieur

Sauvé par les archives

 

" Vous avez ébloui vos parents et plâtré vos malversations"
Molière

Nous sommes en 2004.
Benaouda El Moudir n’a pas sa tête des grands jours. Le visage fermé et la mine patibulaire, il fume cigarette sur cigarette. Les deux  cendriers circulaires posés sur son bureau sont pleins et dégagent une odeur rance de nicotine. Chaque matin, même par temps froid, les secrétaires débordées, ouvrent les fenêtres et vident les cendriers plusieurs fois dans la journée.

Depuis quelques semaines, il emprunte une porte dérobée pour accéder à son bureau et éviter ainsi la bronca de clients mécontents agglutinés au portail de l’agence. Des clients courroucés et abusés ne comprenant pas de voir encore figurer sur  leurs factures, de manière récurrente, des soldes antérieurs qu’ils ont pourtant réglé rubis sur l’ongle et ce, par la faute de certains employés véreux et sans scrupules qui ne trouvaient pas mieux à faire que de barrer au stylo la rubrique incriminée sur les factures, tentant de les rassurer sans les convaincre.

Le hic dans cette affaire est que les régularisations sur factures  - au stylo, faut-il le rappeler - ne sont pas portées sur la base de données informatiques. Ce qui produit à chaque fin de trimestre un écart important, qui s’est accru au fil du temps. Alors où va la différence ?

Et c’est à cette question que tentera de répondre la commission d’audit qui a prévu de faire le déplacement depuis la capitale et de mener l’enquête sur ce trou béant qui, en plus de grever la trésorerie de l’agence, entache de plus en plus sa crédibilité et celle de ses responsables en premier lieu, à qui on reproche de manquer de diligence dans le traitement d’un tel dossier. Même certains employés montrent  des signes d’exaspération, ne comprenant pas qu’on puisse considérer une affaire aussi grave avec une telle légèreté.

En attendant l’arrivée des fins limiers de la direction générale, on essaie de trouver un moyen rapide de colmater les brèches et de sacrifier s’il le faut quelques agents qu’on ne peut plus couvrir ni passer sous silence leurs agissements. Ceux-ci sont tous désignés et certains de leurs collègues n’hésitent pas, pour sauver leur peau, à les dénoncer anonymement ou à visage découvert. Il s’agit en premier lieu de quelques caissiers et agents commerciaux disséminés à travers les bureaux des quartiers.

Mais ces derniers ne se laissent pas facilement rouler dans la farine et promettent, s’ils sont mis en cause par la commission, de balancer leurs complices. Et Dieu sait, que des complices, il y en a ! 

Certains d’entre eux reconnaissent en privé et à demi-mot leur forfait, mais expliquent à leur proche entourage l’impossibilité pour eux de rembourser les sommes détournées. Des sommes parties en chocolats et fromages d’importation, sans compter les bijoux pour lehbeb : épouses, parents et amis. Comme dit l’adage, quand on aime, on ne compte pas.

Il n’y a pas si longtemps, ils fréquentaient encore cette supérette bien achalandée du centre-ville, tels des parvenus qui se sont hissés au rang des notables et autres pontes de la région, où ils achetaient à tout va et ostensiblement sans jamais regarder les prix, encore moins rechigner sur la dépense. Un comportement arrogant et altier dont ils auraient pu faire l’économie et qui leur revient à la figure comme un boomerang.

Ils tentent de résister et de gagner du temps. Pas question pour eux de tendre le cou tels des moutons résignés.

Le comptable, pointé du doigt lui aussi, affiche une sérénité feinte. Avec ses tics et son faux air d’intellectuel, il ajuste ses binocles, se donnant un air sérieux et grave et faisant mine d’être au-dessus de la mêlée. Pourtant, il sait, en son for intérieur, qu’il sera le premier à être malmené par la commission, de par sa fonction. Et le technicien en informatique ? Lui ne cesse de proclamer à qui veut l’entendre, qu’il est hors de cause. Toute saisie d’informations doit se faire sur la base d’un justificatif, y compris les régularisations et qu’il n’est pas question pour lui de bidouiller quoi que ce soit. Encore faut-il qu’il soit en capacité de le faire, dès lors qu’il est, d’une part, difficile de revenir sur un mois clôturé, et d’autre part, à chaque fin de période, il envoie une copie des fichiers à la direction générale pour consolidation.

Les jours passent et la commission tarde à annoncer sa venue. Ce qui donne un certain répit à l’encadrement pour réfléchir à la manière la plus discrète de venir à bout de ce problème, qui leur donne des sueurs froides et les empêche de dormir depuis des jours. Certains ayant perdu quelques kilos, flottent dans leurs frusques et tiennent difficilement debout.  On a même diagnostiqué un diabète chez le pauvre Djelloul qui voit en chaque quidam qui pointe son nez à l’agence, un agent de sécurité venu l’arrêter.

L’ambiance au travail est délétère. Des clans s’organisent. Méfiants les uns par rapport aux autres. Des réunions informelles se tiennent dans des bureaux fermés. D’autres ont lieu parfois jusque tard dans des officines. Des cafés situés à la périphérie de la ville, loin des regards indiscrets.

Benaouda El Moudir a décidé de sévir et de mettre fin à ce maelstrom qui secoue la boîte. Il sait que sa tête est en jeu et qu’il doit prendre des mesures, ne serait-ce qu’à titre conservatoire. Aussi, il suspend un premier groupe d’agents, des caissiers pour la plupart et déclenche une enquête interne qui devrait déboucher inéluctablement sur un dépôt de plainte. Une façon à lui de subvertir son manque d’autorité. C’est d’ailleurs ce que lui ont conseillé ses supérieurs. Agir au lieu de subir. Le syndicat, dans une attitude pavlovienne, se rebiffe contre ce qu’il qualifie de décision arbitraire et précipitée et se plaint de ne pas avoir été consulté. Il menace de saisir l’Union  Territoriale et la Centrale, puis se ravise. Il n’ira pas plus loin de peur d’être accusé de couvrir les malfrats. 

Benaouda El Moudir, la cigarette toujours collée au bec, acrimonieux et les yeux cernés, convoque le service chargé du recouvrement et le juriste et leur envoie une volée de bois vert de bon matin. Il trouve qu’ils ne font pas correctement leur boulot pendant que le volume des créances impayées ne cesse d’augmenter. Les clients qui réclament leur dû, sont dans leurs droits certes, mais beaucoup ne sont pas à jour dans le règlement de leur factures. La mauvaise foi dans toute sa splendeur. C’est donc une manière de leur rabattre le caquet, à ces gens-là. Les agents essaient de  calmer leur chef. Ils déterrent de leurs boîtes d’archives poussiéreuses toutes les lettres de relance, les plaintes déposées et celles classées sans suite, pour inconsistance de dossier. Que pourraient-ils faire de plus ? Puisque même les avocats, grassement payés, n’y arrivent pas. 

Ghlam le juriste intervient et explique qu’il ne s’agit pas pas uniquement d’un problème de créances non recouvrées mais de malversations. Les sommes réglées par les abonnés n’arrivent toutes dans les caisses de l’agence. D’où l’important écart constaté. 

Benaouda s’obstine, ignorant les propos de son juriste. Il demande à ses agents de redoubler d’efforts en leur promettant de recruter quelques contractuels – à puiser dans la réserve du pré-emploi -, pour les épauler, de leur payer les heures supplémentaires s’il le faut et pousse le toupet jusqu’à leur faire miroiter une prime conséquente en cas de résultats probants. 

Les agents, quoique circonspects devant de telles promesses – on leur a déjà conté fleurette par le passé - , se remettent au travail. De toute façon, c’est leur boulot de récupérer l’argent de l’agence où qu’il se trouve, même s’ils traînent souvent la savate, par manque de motivation. Et Ghlam pense que les gesticulations de son chef fait ne sont que des manœuvres dilatoires. Aurait-il quelque chose à se reprocher ?

Et c’est là que l’histoire devient intéressante. 
Les personnes suspendues et celles encore en sursis ont été informées de la sortie tonitruante du directeur au service du recouvrement. Ils ont un plan et pensent que sa mise œuvre ne coûtera pas un rond à l’entreprise, bien au contraire, pour peu que leurs collègues collaborent.

Connaissant la psychologie de leurs abonnés, leur stratagème consiste à envoyer des lettres à bon nombre d’entre eux leur demandant de procéder au règlement de factures très anciennes, certaines datant de plus de dix ans, arguant du fait que cela fait suite à un audit approfondi qui a mis à nu la gestion catastrophique de l’ancienne équipe, responsable du lourd passif que traîne l’agence comme un boulet. Le choix des destinataires devrait être aléatoire ou presque. Il faudrait quand même éviter certains notables pour ne pas s’attirer leur foudre, en guise de représailles. Et pour le choix des dates, plus c’est loin et plus ça a des chances d’aboutir. Quel abonné, aussi désœuvré soit-il, s’amuserait à chercher des factures aussi vieilles ? Les gens, empêtrés dans les problèmes de la vie quotidienne, ont d’autres chats à fouetter. Beaucoup ne se rappellent même pas ce qu’ils ont mangé la veille.

Et si on arrive à récupérer ne serait-ce que le quart de ce qui est potentiellement escompté, cela permettra de renflouer les caisses et de laisser en paix les clients malmenés. Plus de solde antérieur et plus de mention au stylo sur les factures! Et avec un peu de chance, l’affaire sera étouffée et les agents incriminés reprendront leur postes, comme si de rien n’était.

Bien entendu, pour que cette opération diabolique fonctionne, il faut que leurs collègues du service chargé du recouvrement jouent pleinement le jeu  et que le premier responsable ne soit surtout pas mis au parfum. Il faut sauver le soldat Kaddour !
….

Benyoucef est  un retraité de l’Éducation Nationale, connu pour sa probité et son intégrité au travail. Le fonctionnaire modèle et pointilleux aussi bien dans sa gestion budgétaire que dans l’organisation de ses dossiers administratifs. Il tenait, chez lui, des registres où chaque dépense était comptabilisée avec sa date et son montant. Plus que ça, il avait aussi des boîtes de rangement contenant les factures par service : eau, gaz et électricité, impôts, téléphone, classées par période (trimestre, mois) et par année.

Dès qu’il reçoit une facture dans sa boîte aux lettres, il s’empresse d’aller la régler hic et nunc, de la consigner dans son registre et de l’archiver avec le reçu de paiement accolé à son dos. Et si la facture tarde à venir, il scrute l’arrivée du facteur tôt le matin pour le questionner sur ce retard. Ce dernier essaie de le rassurer  tant bien que mal, en l’informant qu’il n’y a pas de risque d’égarement dès lors que personne n’a reçu sa facture dans le quartier. Mais Benyoucef, dubitatif, préfère aller vérifier de lui-même et sur place, en s’adressant directement à l’administration qui manque de rigueur, selon lui. Il n’hésite pas d’ailleurs à admonester les agents, fautifs selon lui de ne pas respecter un calendrier une bonne fois pour toutes.

Depuis qu’il est retraité, Benyoucef a fait de la  gestion des dossiers son dada. Car il a le temps, beaucoup de temps. Sa bibliothèque ressemble à une caverne d’Ali Baba, mais bien ordonnée. 

Et que vient faire Benyoucef dans cette histoire aux péripéties rocambolesques ?
C’est par une journée douce du mois de septembre, en rentrant du marché, que Benyoucef découvre dans sa boîte aux lettres un courrier portant entête de l’agence dont Benaouda El Moudir préside aux destinées. Il sait, de tête, que le relevé du compteur ne se fait que dans quinze jours et qu’il faut attendre un peu moins d’un mois pour que la facture arrive. Alors de quoi s’agit-il ? Une erreur, peut-être ? 
Intrigué, il pose le panier chargé de victuailles sur la table de la cuisine et, sans prendre le temps de souffler, ouvre la lettre. Sa femme, assise de l’autre côté de la table, lui demande s’il veut du café, comme à son habitude. Il l’ignore. Et quand elle insiste, il lui fait un signe négatif de la main, le teint bilieux et les sourcils froncés. Qu’y a-t-il de si grave pour te mettre dans une telle fureur ? Le questionna-t-elle, candidement.

Benyoucef ne répond pas. Il se dirige vers le salon. De la bibliothèque, il retire une grosse boîte d’archives qu’il pose aussitôt  sur la table basse. Il sort ses lunettes de leur étui et les enfile précipitamment, puis commence à chercher un document. Il le débusque d’une vieille chemise sur laquelle était marquée en feutre rouge : année 1994. Il en sort une facture et s’assure que le reçu de paiement  est bien agrafé à son dos. 

Il ressort de chez lui, accourt chez le libraire du coin pour quelques photocopies et prend un taxi en direction de l’agence. On l’oriente vers le service facturation. Après les salamalecs d’usage, il montre à l’agent qui lui fait face la lettre où il est fait mention d’une facture impayée datant de plus de dix ans et la facture en question avec son reçu de paiement. Le sang de l’agent, penaud, ne fait qu’un tour. Il appelle à la rescousse son chef. Ce dernier ayant reconnu son ancien maître, se confond en excuses et met la faute sur le dos de ses collègues du recouvrement. Mais Benyoucef, pas rassuré pour un sou, ne décolère pas et demande à voir le directeur. Les agents essayent vainement de l’en dissuader. Il prend congé d’eux et se dirige dare-dare vers les escaliers.

La secrétaire qui le connaît bien, elle aussi, le fait patienter un instant avant de l’introduire chez son chef. Ce dernier, confus  et les joues rougies de honte, convoque les deux responsables des services commercial et du recouvrement et leur demande de s’expliquer. Mais qu’ai-je fait au bon Dieu ? Susurre-t-il. D’un air contrit, il présente ses plates excuses à Benyoucef et lui fait la promesse solennelle de punir les agents indélicats. 

Une autre enquête fut ouverte. Et de fil en aiguille, le pot aux roses fut découvert. Il a suffi de quelques jours pour que l’affaire soit éventée, faisant les choux gras de la presse locale. 

La commission d’audit a fini par débarquer et a conclu, dans son rapport, à des malversations. Les mis en cause ont été déférés devant la  justice. Ils ont été condamnés à la prison ferme. Quelques responsables furent sacrifiés pour mauvaise gestion. Le directeur s’en est tiré de justesse mais a fini par être muté.

En toute chose, il faut considérer la fin, disait à juste titre, La Fontaine.

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