7 Janvier 2024
Malgré la taille, malgré le nombre
"On est bien fort quand on a le nombre,
invincible quand on a la ruse"
Euripide
J’ai rêvé que j’étais un gnou. J’imagine votre mine affectée. Mais peu me chaut que vous soyez amusés ou incrédules comme deux ronds de flan. Le temps d’une nuit, j’étais bel et bien dans la peau d’un gnou.
Je me sens lourd, mes jambes effilées subissant tout le poids de mon corps. Malgré les grosses cornes qui encadrent fièrement mon visage anguleux et la barbe qui me donne l’air d’un cagot, je maintiens la tête baissée, le regard rivé au sol à la recherche d’un brout à mâcher. La présence de mes congénères me rassure.
Nous sommes des milliers à prendre le départ en direction du sud, pour une migration saisonnière. Un long voyage de plusieurs jours. La sécheresse qui sévit dans la région depuis plusieurs semaines et l’étiage des rivières nous oblige à nous mouvoir, à aller vers de nouveaux espaces verdoyants à la végétation abondante et de nouvelles sources d’eau pour étancher notre soif. Il y aura de l’herbe et du feuillage pour tout le monde. Nous ne serons d’ailleurs pas seuls. Les éléphants, les gazelles, les zèbres ont tous pris le même chemin que nous.
Le troupeau avance à pas réguliers dans la savane désolée, sous un soleil de plomb. On reste groupés tout le long du trajet. C’est ce qui fait notre force. Du moins, en théorie. Car de loin, nous sommes perçus comme un seul corps. Une masse compacte en mouvement presque uniforme, gardant le cap. La nuit, on se resserre davantage en formant un bouclier autour des femelles et des petits, les plus fragiles. Le terrain étant infesté de prédateurs embusqués, qui arrivent à se camoufler. Les plus vieux d’entre nous arrivent à les sentir et à percevoir le moindre de leur mouvement. Et ce sont ces vieux qui décident de manière impérieuse à quel moment et où il faut se reposer et quand il faut reprendre. Nous leur faisons confiance. De toute façon, tout contrevenant aux ordres et aux consignes risque de le payer littéralement de sa peau. Même groupés, nous ne sommes pas à l’abri d’un danger, alors que serait-ce tout seul ?
Après un long périple, nous voilà, par une belle nuit bleue et étoilée, arrivés à destination ou presque. Le ciel est dégagé et le scintillement des lointaines étoiles se réverbère sur la surface agitée du fleuve que nous aurons à traverser. La sagesse nous recommande de patienter jusqu’à la levée du jour. Nous avons parcouru un territoire de plusieurs dizaines de kilomètres et ce n’est pas le moment de flancher. Tout le troupeau a soif mais prudence est mère de sûreté. Nous aurons tout le temps de nous désaltérer puis de rejoindre l’autre rive. Ce sont encore les plus âgés qui, plus expérimentés, décideront de l’endroit où on doit traverser. Cela dépend de plusieurs facteurs : la profondeur du fleuve, l’intensité du courant et la présence potentielle de crocodiles, entre autres.
Les gaous, obéissants jusque-là, piaffent d’impatience et se montrent nerveux, surpris par la vue de l’eau et le clapotis du courant. Il est difficile de les retenir. Les mères essaient de les garder à bonne distance sous l’œil vigilant et intimidant des patriarches qui ne sauraient tolérer le moindre acte séditieux émanant de leurs rejetons, inconscients mais crâneurs.
La courte nuit s’achève et laisse place aux premières lueurs rougeâtres du jour qui se lève. L’un des mâles dominants avance, hésitant, sur la berge pentue, suivi aussitôt par le peloton de tête. Ils tâtent le terrain pour estimer la mobilité du sol sous leurs pattes fatiguées puis entament la descente vers la surface au courant impétueux. Ne pouvant se retenir, ils se baissent puis mettent le museau à l’eau. Ils donnent ainsi le signal de départ pour une traversée qui s’annonce périlleuse et éprouvante.
Le reste du troupeau s’agite et s’élance dans un tohu-bohu d’enfer, troublant l’air avec la poussière soulevée. Pendant que certains se désaltèrent la peur au ventre, d’autres ont déjà entamé la traversée du fleuve pour rejoindre l’autre rive.
J’étais au milieu du troupeau. J’avance au rythme de plus en plus pressant de mes congénères, toujours rassuré par leur nombre et par la présence d’autres espèces que je remarque au loin. Tout semble paradoxalement calme malgré la cohue.
Les petits suivent leurs mères, à pas hésitants. C’est une nouveauté pour eux. Ils feront le grand saut d’instinct ou par mimétisme. Il n’y a pas de temps à perdre. De toute façon, certaines mères sont déjà au milieu du torrent et se hâtent, dans une course effrénée, à regagner l’autre berge sans se retourner, avec l’espoir d’être suivies par leur progéniture.
J’observe, distrait, cette chorégraphie animée par mes semblables qui semblent parfois tournoyer, tentant de résister aux forces du courant qui les emporte. Beaucoup réussissent obstinément à atteindre l’autre rive, éreintés tandis que d’autres continuent à se débattre désespérément, en cherchant à sortir la tête de l’eau ou à trouver un point d’appui dans la vase mouvante.
Et puis furtivement surgit d’on ne sait où une lionne affamée au corps décharné, la peau collant aux os. Elle surprend un jeune étourdi, isolé du reste du troupeau. Elle l’attaque frontalement, l’attrape par le garrot et réussit avec beaucoup de hargne à le mettre à terre. Fatigué après un voyage aussi éprouvant, il n’oppose qu’une faible résistance tout en poussant un beuglement grave mais de portée limitée. Sa mère est déjà loin pour l’entendre et lutte quant à elle pour sa propre survie, essayant de se dépêtrer du puissant flot qui l’entraîne vers le bas.
Le fauve haletant, observe sa proie qui réussit à se relever avec beaucoup de difficulté. Il pousse quelques feulements puis lui porte le coup de grâce, en la prenant par la gorge. Ce qui finit par l’étouffer. La pauvre bête s’effondre, poussant un dernier râle, en guise d’adieu. La lionne retire ses crocs du cou sanguinolent, fait le tour du corps affalé et le renifle sereinement, assurée de n’avoir point de concurrent alentour.
Les retardataires, en queue de peloton, dont je fais partie, font mine de ne rien voir et continuent leur chemin, accélérant le pas pour rejoindre le reste du troupeau dont une bonne partie a déjà atteint l’autre rive.
Je tourne la tête une dernière fois. La lionne est déjà loin, traînant son butin vers l’antre où l’attendent des lionceaux encore plus affamés, qui trépignent à la vue du cadavre sentant le relent. Pour peu qu’elle ne se fasse pas surprendre sur son chemin par une meute d’hyènes opportunistes, qu’elle n’aura pas eu le temps de voir surgir.
Je traverse à mon tour la rivière et me voilà arrivé sain et sauf. Éprouvé mais vivant. J’apprends dans la soirée que plusieurs de mes congénères manquent à l’appel. Certains, fragiles ou malades, n’ont pu venir à bout de leur course. Ils se sont effondrés durant la nuit avant même d’atteindre les berges, s’offrant ainsi à une meute de lions ou de lycaons efflanqués qui n’en demandait pas tant. Ils ont eu le temps de les étrangler sans peine car ayant déjà capitulé et n’opposant aucune résistance.
D’autres se sont noyés ou ont fini dans la gueule d’un crocodile, sous l’eau tumultueuse. En silence et loin des regards.
Mon rêve prend fin sur cette issue fatale. Je m’arrache à mon lit et cours me regarder dans la glace, pantelant avec une abondante sudation qui submerge tout mon corps. Je palpe mon visage, ma tête, mon menton. Me voilà revenu à ma condition d’humain.
Je demeure un un bon moment face au miroir, méditant sur la nature sauvage et ses lois implacables. Des lois que j’ai fini par admettre, la mort dans l’âme, beaucoup plus tard.
Car enfant, je m’étais pris de compassion pour ces pauvres bêtes. Grégaires mais vulnérables. Je ne comprenais pas que ceux de mon espèce qui étaient en face d’eux et grâce à qui des images nous parvenaient de la lointaine savane, n’intervenaient pas pour sauver ne serait-ce que les petits et les sortir des griffes de ces « salauds » de prédateurs. Surtout que ces preneurs d’images étaient souvent accompagnés d’une escorte armée. La forte émotion cédait souvent le pas à l’incompréhension et à la colère.
Passé l’adolescence, je compris que les humains n’ont pas à intervenir dans ce macabre scénario à l’épilogue tragique. Ce n’était pas leur rôle, la nature étant ainsi faite. C’est une question d’équilibre et d’écosystème.
Et puis, pour ne rien vous cacher, j’ai fini, en grandissant, par m’accoutumer à ce spectacle cruel, confortablement vautré sous une couverture, la tête posée sur un gros traversin replié. J’étais concentré et impatient de voir le prédateur pourchasser sa proie ou la prendre par surprise, dans une indifférence générale et funeste. J’avais le souffle coupé. C’était devenu normal pour moi. Enfin presque.
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