5 Janvier 2024
Le chemin de lumière
"وَإِذْ بَوَّأْنَا لِإِبْرَاهِيمَ مَكَانَ الْبَيْتِ أَن لّا تُشْرِكْ بِي شَيْئًا وَطَهِّرْ بَيْتِيَ لِلطَّائِفِينَ وَالْقَائِمِينَ وَالرُّكَّعِ السُّجُودِ"
سورة الحج
L’Ihram (Sacralisation)
Mercredi 27 décembre – 9h30
C’est avec un pincement au cœur que nous quittons Médine, la ville sereine, pour la Mecque avec l’espoir d’y revenir un jour. Trois quarts d’heures plus tard nous faisons escale à Dhu Hulayfa connue aussi sous le nom de Abyar Ali (1). Ce point situé à douze kilomètres au sud de Médine marque le Miqât des habitants de Médine et de ceux qui y passent. On y trouve une mosquée, des douches et des sanitaires pour les ablutions et la sacralisation. Après la purification du corps, les hommes se débarrassent de leurs habits de ville et revêtent la tenue exigée pour l’Ihram, deux pièces de tissu blanc non cousu : Un izar (pagne autour de la taille) et un rida (couvrant le dessus du corps). On prend quelques photos pour immortaliser l’instant, dans cette tenue inédite.
Après une prière surérogatoire à la mosquée, on prononce l’intention de la Omra en direction de la Qibla et en position debout : "Labbyka Allahoumma Omra" (2) et on remonte dans le car pour un long périple vers le sud, en direction de l’autre ville sainte, distante de 440 kilomètres.
Dans le car
Le car est confortable et climatisé. Le guide doté d’un micro récite les louanges qu’on répète à l’unisson et avec beaucoup de ferveur après lui. "Labbyka Allahoumma Labbayk, Labbayka la charika laka labbayk ..." (3). La longueur du trajet ne permet pas de maintenir le rythme. Certains montrent déjà des signes de fatigue. Ils ferment les yeux et s’assoupissent. D’autres tentent vaille que vaille de rester éveillés et de continuer à déclamer la talbiya à haute voix pour stimuler le reste du groupe. Le micro change de main.
À travers la grande vitre teintée, je vois défiler la chaîne de montagnes aux reliefs abrupts, et aux sommets fortement escarpés, constituée de roches magmatiques et métamorphiques. La couleur marron foncé qui vire parfois vers le noir, rend le décor inhospitalier.
Et pourtant !
C’est à travers les chemins tortueux de ces montagnes aux détours incertains, que des hommes et des femmes se sont aventurés, il y a un peu plus de 1400 ans, à pied ou à dos de bête, fuyant la menace d’autres de leurs congénères et affrontant le danger, parcourant d’aussi longs trajets sans aucune garantie de ce qui les attend à l’autre bout ni de l’accueil qui leur sera réservé. Et qui plus est, dans une nature hostile où il n’y a pas l’ombre d’un palmier pour s’abriter des rayons dardants d’un soleil de plomb. Avec pour seul viatique, une foi inébranlable et une détermination sans faille.
Pendant cette courte méditation, je vois certains consulter leur montre, trouvant le temps long, pendant que d’autres ingèrent des cachets pour calmer une migraine ou faire passer une nausée.
Le progrès nous a apporté beaucoup de confort. Tout est à portée de main. Les distances ont été écourtées. Mais nous sommes devenus fragiles. Un rien nous irrite ou nous rend malades.
Arrivée à la Mecque
Nous arrivons à la Mecque en fin d’après-midi. Le voyage fut long et éprouvant mais la détermination demeure intacte et l’excitation est à son comble. L’imposante tour de l’horloge qui surplombe la Grande Mosquée est visible de loin. Après un crochet de quelques minutes à l’hôtel pour déposer nos bagages, le guide Abdallah nous presse de le rejoindre dans le hall pour d’ultimes consignes, qui nous seront d’une grande utilité : Rester dans le groupe et ne pas se disperser, ne pas céder à la provocation, suivre les recommandations et ne pas improviser et surtout garder sur soi le sac à dos orange qui permet de nous distinguer des autres groupes et donc de nous repérer.
Une demi-heure plus tard, nous voilà sur l’immense esplanade de la Grande Mosquée. Il fait déjà nuit et une foule incommensurable de pèlerins se dirige vers l’intérieur de la mosquée en empruntant les nombreuses portes numérotées. On se regroupe dans un coin et on écoute les consignes de Abdallah pour la énième fois. Un deuxième guide sorti d’on ne sait où, nous prodigue quelques précieux conseils et nous rappelle l’objet et l’importance de notre visite. Sa causerie est ponctuée par des versets et des hadiths, qui viennent corroborer ses propos. Un discours roboratif et stimulant.
On fait la prière de l’Icha sur l’esplanade, serrés comme des sardines, faute de place. Puis on avance vers la porte du Roi Fahd, par laquelle on accède à l’intérieur de la grande mosquée. Elle est réservée exclusivement pour la Omra. Les hommes ne sont acceptés qu’en tenue d’Ihram. On ajuste le rida de manière à ce que l’épaule droite soit dénudée.
Abdallah distribue des écouteurs et vérifie que son micro fonctionne. Puis il donne le top de départ. Le groupe des oranges avance dans une procession à pas cadencés, se tenant la main ou chacun la posant sur l’épaule de celui qui le précède.
La vue de la Kaâba vous laisse pantois. Un sentiment étrange vous inhibe dans l’instant qui semble se figer. Car on a du mal à réaliser qu’on est bel et bien face à la Qibla. Ce cube sacré qu’on à l’habitude de voir à la télévision depuis notre prime enfance. Ce monument dont l’image délavée ornait de vieux calendriers, d’anciens tableaux ou des tapis de prière et qu’on trouvait dans chaque foyer. Celui vers lequel se tourne toute la communauté musulmane où qu’elle se trouve. Malgré l’heure tardive, des milliers de pèlerins font le tawaf collés les uns aux autres. De loin, le déploiement des foules qui gravitent autour de la Kaâba paraît harmonieux et régulier, mais vu de l’intérieur, c’est une autre histoire.
Le tawaf (cicumambulation)
إِنَّمَا الطَّوَاف صَلَاةٌ
Le rite commence au niveau du faisceau de lumière verte diffusée depuis le toit, alignée sur le coin de la Kaâba où se niche la pierre noire. C’est un marqueur depuis lequel on compte le nombre de tours. On entend à travers l’oreillette les premières instructions du guide puis nous avançons tels une masse compacte. Mais pas pour longtemps. Les premières bousculades commencent, les premiers piétinements aussi. Il faut surtout garder son calme et maîtriser ses nerfs. Le Tawaf n’est pas une sinécure, loin s’en faut et la multitude hétéroclite et disparate de nationalités et d’origines diverses crée parfois des chocs dus aux différentes cultures et traditions de ces pays. Le problème provient surtout de ceux qui par curiosité, fanatisme ou mysticisme suranné cassent les cercles et traversent en biais pour rejoindre coûte que coûte la Kaâba, affleurer le tissu noir, embrasser la pierre noire ou se prendre en photo pour marquer leur présence, avec une diffusion en live sur les réseaux sociaux ! Des agents en faction, reconnaissables à leurs uniformes, postés au niveau du cube noir essaient, avec beaucoup de mal mais en gardant leur calme autant que faire se peut, de les en dissuader pour que les processions maintiennent leur rythme de rotation et que le mouvement continue. Tout blocage ou débordement pouvant déboucher sur une issue aux conséquences tragiques.
À ma droite, une jeune fille en transe, pleure toutes les larmes de son corps, tandis qu’une vieille dame qui semble égarée, avance dans le sens contraire du mouvement, manquant de se faire écraser.
Nous restons concentrés et disciplinés, à l’écoute de Abdallah, répétant les invocations et essayant surtout de garder l’œil sur lui pour ne pas le perdre. Abdallah, impassible, poursuit son petit bonhomme de chemin avec beaucoup de placidité. Avec son expérience de vieux routier, il fend la déferlante humaine et avance inexorablement à pas assurés, en entamant chaque tour avec plus de détermination.
L’affluence continue. On dirait que le monde entier s’est donné rendez-vous à cet endroit et à cet instant précis. Je garde ma main posée sur l’épaule d’un membre du groupe pour ne pas trop m’écarter du cercle. Mon successeur fait de même. Je sens sa main empoigner mon épaule droite dénudée, qu’il lâche par intermittence, lorsque des gens s’interposent entre nous, impromptus.
Au septième tour, on informe Abdallah que c’est le dernier. Lui nous avoue ne pas compter et qu’il nous fait confiance. Il faut rompre le cercle et quitter la Kaâba en file indienne, en essayant de ne pas incommoder ceux qui tournent encore. Il n’y a pas de règle sur la manière de couper les cercles du Tawaf. Chacun sa méthode. Celle-ci peut être brutale et violente. Dans ce cas, vous sentez les coups de boutoir sur votre corps. Les malotrus qui vous malmènent sont de forte corpulence généralement et vous jettent un regard menaçant, au cas où vous avez la mauvaise idée de leur résister. Il est demandé, en de pareilles circonstances, d’encaisser les coups, de rester stoïque devant l’épreuve et de supporter. Pour certains, c’est plus facile à dire qu’à faire. Une autre méthode consiste à filer en douce, à se montrer patient et à ne pas importuner ses voisins. C’est un acte de foi, si tant est que certains égarés s’en souviennent.
Intermède : Prière et désaltèrement
Une fois extirpés des bataillons tourbillonnants, nous prenons place dans un endroit situé en face de Makam Ibrahim, délimité par une rangée de bonbonnes contenant l’eau de Zamzam, où une population clairsemée a déjà pris place. Nous essayons de nous frayer un chemin et de localiser un petit espace pour faire une prière de deux unités.
Sitôt la prière terminée, on accourt vers les bonbonnes pour nous abreuver de cette eau bénite et suave à satiété, pendant un courte halte bénéfique et exaltante avant d’entamer le rite du Sa’îy tout en admirant la Kaâba et son maelstrom de pèlerins qui continuent de graviter autour.
Le sa’îy (la procession)
إِنَّ الصَّفَا والمَرْوَةَ مِنْ شَعائرِ الله
Nous nous regroupons de nouveau pour accomplir le rite du Sa’îy. Nous nous dirigeons, à cet effet vers le point de départ du Safa, situé sur l’axe de la pierre noire.
Nous voilà arrivés à la butte rocheuse du Safa. Une plaque suspendue indique le début du parcours. Dans un espace jouxtant le petit rocher délimité par un muret, le guide Abdallah s’assure que tout le monde est là. Il nous rappelle en quoi consiste le rite : sept tours ou va-et-vient entre Safa et Marwa, et nous donne rendez-vous à chaque tour au même endroit. Il entonne les premières invocations que nous répétons inlassablement après lui et nous voilà partis en direction de Marwa pour un premier tour. Deux longs couloirs traversés par des foules au rythme de marche irrégulier car souvent ralenti par ceux qui traînent souvent où s’arrêtent carrément à mi-chemin pour on ne sait quelle raison. Des barres de lumières vertes fluorescentes, situées sur le parcours et placées au-dessus de nos têtes, indiquent la distance courue par Hajar pour se rendre au niveau le plus élevé. Le long de barres, les hommes courent à un rythme moyen, et attendent les femmes à la fin de la lumière verte. Celles-ci doivent continuer normalement sans presser le pas.
À chaque va-et-vient, nouveau regroupement, nouveau comptage et invocations pour le tour suivant.
À la fin du 7ème tour, nous prenons le chemin de la sortie en empruntant l’une des innombrables portes menant vers l’extérieur, cédant la place à de nouveaux arrivants dans un mouvement perpétuel.
Chez le coiffeur
Sur l’esplanade, notre groupe se scinde en deux. Les femmes prennent le chemin de l’hôtel où elles se couperont une mèche de cheveux qui marquera la fin de la Omra. Pour les hommes, reste l’ultime étape, celle d’aller chez le coiffeur.
Les coiffeurs sont situés pour la plupart dans les premiers étages de la tour de l’horloge. On y accède, conduits par un rabatteur qu’on choisit pour le prix.
Les rabatteurs vous guettent à la sortie de la Mosquée. Ils proposent des prix plus ou moins élevés puis finissent par se résigner et d'accepter le prix que nous leur fixons après négociation, nombreux que nous sommes. Cela les arrange de toute façon, vu le nombre de têtes à tondre. Une question d’échelle.
Avec du recul, la scène de négociations pour une coupe sous un lampadaire en face de la Mosquée paraît surréaliste. De surcroît, à une heure avancée de la nuit.
L’esplanade illuminée est grouillante. Il est deux heures du matin mais on se croirait en plein jour. Les commerces sont ouverts et les restaurants ne désemplissent pas. Dans le groupe, certains proposent d’aller se sustenter tandis que d’autres, dont je fais partie, préfèrent regagner l’hôtel pour un repos mérité. On se sent léger, l’âme apaisée malgré la fatigue physique.
Retour à l’hôtel
Nous remontons la rue de Djebel Omar à pied jusqu’à l’hôtel que nous regagnons en à peine dix minutes. Nous avons encore l’énergie pour marcher même si les navettes des hôtels sont mises à notre disposition. Il nous reste quelques heures de sommeil avant la prière du Fajr.
Omra pour un proche
Le lendemain, après la prière du Asr, je décide de refaire une Omra pour mon père, cette fois sans guide. Pour ce faire, il faut sortir de la Mecque et aller vers le Miqât de Aïcha, situé à une dizaine de kilomètres à l’ouest de la Grande Mosquée, pour une nouvelle sacralisation. Nous prenons, moi et mon épouse, un taxi pour un aller-retour négocié. Il nous attend dix minutes sous une pluie battante, le temps de faire une prière à la mosquée Taneem et proclamer l’intention. Nous revoilà une demi-heure plus tard dans l’enceinte de la grande Mosquée avec son éternel fourmillement de pèlerins. La pluie a cessé de tomber, les nuages se sont dissipés laissant place à un soleil éclatant.
Conclusion
Une expérience spirituelle somme toute extatique et exaltante qui marque une vie. On se croit hors du temps. Tout est question d’esprit.
La Mecque, plus qu’une ville est un état d’esprit, avant tout.
Puisse Dieu accepter et valider notre petit pèlerinage et agréer nos prières.
(1) Puits de Ali Ibn Dinar – sultan du Darfour
(2) Seigneur, j’accours à ton appel pour accomplir la Omra
(3) Je réponds à Ton appel ô Allah ! Je réponds à Ton appel. Tu n’as point d’associé.
La Louange et Le Bienfait t’appartiennent; ainsi que La Loyauté, Tu n’as point d’associé
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