13 Avril 2025
Au pays des misonéistes
"La banque est un piège à comptes"
J. Pater
Février 2025. Il est 8h30.
Un soleil tiède irradie la ville. Je me présente devant le DAB(1) situé à l’extérieur de l’agence. À quelques mètres de moi, une dizaine de "clients" patientent devant un portail qui ouvre à 9 heures, normalement. Je sens leurs regards qui me scrutent avec curiosité. Surtout lorsque je sors ma carte de retrait, benoîtement. Un silence pesant emplit l’atmosphère.
L’écran en face de moi est désespérément noir et poussiéreux. En haut à gauche, un curseur épileptique clignote indéfiniment. J’appuie sur quelques touches du pavé numérique, histoire de taquiner la bête. Mais aucun signe de vie. La machine demeure mutique. La mort dans l’âme, je remets ma carte dans mon portefeuille et rejoins tranquillement le petit groupe debout devant la porte.
Une dame toussote puis m’apostrophe timidement : "Le DAB est en panne depuis deux ou trois mois". "Y en aurait-t-il d’autres à l’intérieur" ? demandé-je candidement. À côté d’elle, un monsieur trapu, cigarette collée au bec, me réplique sèchement : "non, c’est le seul !".
Je prends mon malheur en patience et j’attends comme tout le monde. Il reste vingt minutes.
Neuf heures passées, la porte en bois massif vermoulu sur les bords s’ouvre péniblement de l’intérieur. Nous nous enquillons dans le calme. Deux files se forment de part et d’autre du guichet : celle des femmes et celle des hommes. Chacun dépose sur le comptoir un chèque accompagné parfois d’une pièce d’identité.
Il y a lieu de rappeler que je n’ai pas mis les pieds dans une banque depuis vingt ans, voire plus. De vieux souvenirs refont surface mais je me rends compte que j’ai perdu certains codes.
Le préposé au guichet, appelons-le Moussa, prend place derrière un terminal qu’il regarde longuement comme un spectateur ingénu devant une scène insolite. Il fronce les sourcils, de temps en temps, pour une raison inconnue puis feint de se détendre en tapotant des doigts sur son bureau.
Il daigne saluer une ou deux connaissances dans la file puis ramène la rangée de chèques à son niveau. De nouveaux clients arrivent. Je recule de quelques pas pour leur laisser place.
Je remarque d’emblée que beaucoup de chèques sont blancs. Ce qui amène le préposé Moussa, à annoncer le solde au client concerné et à poser à chaque fois la même question : "Tu veux retirer combien ?". Suite à quoi il couche la somme demandée sur le chèque, saisit les informations sur le terminal et passe au suivant. Lorsque mon tour arrive, mon chèque étant déjà renseigné, l’agent me dévisage furtivement puis me rend ma pièce d’identité. Jusque là, rien d’anormal.
Ce que je trouve étrange, par contre, c’est quand il me rend le chèque ! Je pensais qu’il allait le transférer à son collègue de la caisse et que ce dernier finirait par m’appeler lorsque mon tour arrive. Comme c’était le cas avant. Que nenni ! Devant mon expression étonnée, un brave monsieur coiffé d’un béret, s’approche de moi et m’explique placidement que c’est "normal" et que je vais être rappelé. Ce qui a pour effet de me rassurer.
Entre-temps, le caissier arrive. Aïssa, appelons-le ainsi, s’installe à son tour et engage une discussion à n’en plus finir avec une rombière accoudée au comptoir, qui lui remet un document tout en lui racontant ses déboires de la veille avec sa voisine. Un malotru débarque, se penche par dessus le comptoir pour donner l’accolade à Aïssa et lui remet dans la foulée et sans vergogne un passeport et un bout de papier. Il lui précise qu’il est pressé. Tout le monde observe la scène avec détachement. La fréquence de telles scènes fait qu’on s’y habitue.
Derrière le guichet, une employée à l’allure pataude, vient s’intercaler entre ses deux collègues déjà occupés et d’une voix éraillée, leur annonce le décès d’untel tout en parlant au téléphone. "L’heure de l’enterrement, c’est après la prière du Dohr", qu’elle dit. Pendant ce temps, la rangée de chèques sur le comptoir ne cesse de s’allonger.
Une vingtaine de minutes plus tard, le gars qui était derrière moi remarque que des personnes venues après lui ont été appelées mais pas lui. Il ravale sa salive puis demande, bouillonnant, au préposé Moussa où est passé son chèque. Celui-ci lui rétorque nonchalamment, les yeux rivés sur l’écran, qu’il n’en sait rien et qu’il n’a qu’à surveiller ses affaires. Ce à quoi le malheureux client lui objecte : "surveiller quoi ? Ce n’est pas de l’électroménager, c’est un chèque !".
Je ne sais pas pourquoi je suis le seul à trouver cette riposte désopilante.
Moussa l’ignore superbement et continue d’appeler, de demander le solde et de renseigner les chèques dans une attitude machinale et arrogante. Jusqu’à ce que, dans un mouvement spontané, il recule sa chaise et trouve un bout de papier plié sous ses pieds. C’était le chèque du protestant.
Il ne juge pas utile de s’excuser – manquerait plus que ça ! - il se contente juste de rappeler l’infortuné client et lui demande combien il veut retirer. Ce dernier, les yeux révulsés, réclame son chèque et disparaît tel un éclair, en bousculant tout ceux qui étaient sur son passage. Il baragouine dans son élan quelques mots que personne ne comprend mais que tout le monde devine aisément.
Perdu dans mes pensées à force d’attendre, j’entends enfin crier mon nom. J’avance vers le guichet. Moussa me remet sans me regarder trois imprimés vierges à l’instar d’autres clients. Penaud et désemparé, j’essaie de comprendre ce que je dois en faire. Pour cela, j’observe les autres pour les imiter. Mais le brouhaha et l’agitation dans la salle ne me permettent pas de saisir ce qu’il y a lieu de faire. L’homme au béret vient encore une fois à ma rescousse, tel un cadeau du ciel. Il m’explique d’un air las : "Il faut que tu renseignes et signes les trois imprimés. Tu en donnes deux à Moussa – il connaissait son nom - et tu en gardes un pour la caisse. N’oublie pas d’apposer ton empreinte".
Mon empreinte ? Parbleu ! Quelle empreinte ? Ma signature ne suffit-elle donc pas ? "Oh que non !", Me répond mon sauveur. "Il y a trop de trafic et même avec ça ils ne s’en sortent pas. Que crois-tu ?".
Décontenancé et résigné, j’essaie de récupérer l’encreur qui s’échange – ou plutôt s’arrache - de main en main. J’appuie mon index sur le coussin d’encre puis je l’appose sur les trois imprimés. J’en garde un exemplaire pour la caisse et remets les deux autres à l’olibrius qui les empile sur son bureau. Tel qu’on me l’a appris.
Un quart d’heure plus tard, ne voyant rien venir, je m’adresse au caissier. D’un geste fruste, il tend sa main et me demande de lui donner l’imprimé, le chèque et ma pièce d’identité. Je m’exécute dare-dare. Il me rend le chèque et me demande d’inscrire au dos le numéro de ma pièce d’identité – J’ai compté 18 chiffres !!! - et la date de délivrance.
Je présente à Aïssa mon chèque derechef, dûment complété, priant en mon for intérieur qu’il ne va rien trouver d’anormal ou d’incomplet.
Sans même jeter un coup d’œil à mon griffonnage, il passe une liasse de biffetons dans la machine compteuse et me les remets aussitôt. Je n’ai pas le temps de les recompter au milieu de la mêlée. Je me retire dans un coin, près de la sortie, pour le faire sereinement. Les billets sont pour la plupart sales et sentent fort. Certains sont pleins de gribouillis et scotchés. Je me promets de me munir, à l’avenir, d’un gel désinfectant.
Je sors de l’agence avec un sentiment partagé. D’une part, j’étais content d’avoir récupéré mon argent car on n’est jamais à l’abri d’une mauvaise surprise : du genre attendre qu’un généreux entrepreneur ou maquignon daigne venir ce jour-là et à cette heure-ci précisément et verser sa recette de la veille, enfouie dans une chkara(2) noire. D’autre part, j’étais désappointé par cette procédure papivore et chronophage. C'est à dire, tout le contraire des objectifs assignés par la numérisation. Je regarde mon index bleu que je m’empresse de prendre en photo, en guise de souvenir. Cette marque presque indélébile mettra à coup sûr du temps à disparaître.
Au café, je rejoins une bande d’amis à qui je raconte ma mésaventure. Pensant les émouvoir, voilà que chacun d’eux, attendant la moindre occasion pour s’épancher, me raconte, avec beaucoup de surenchère et de drôlerie surtout, ses déboires avec sa banque. Les anecdotes sur les procédures de renouvellement et de validation des cartes de retrait nécessitent à elles seules une chronique à part. C’est tellement ubuesque qu'on a parfois du mal à y croire.
Il y a quelques années, avant la déferlante numérique, le retrait d’argent était plus simple. Vous déposiez votre chèque et vous passiez à la caisse. Si le chèque est à votre nom, il suffit de mettre le montant et de le signer. Le caissier vous appelle et vous remet la somme demandée.
Aujourd’hui, à l’heure de la "rakmana"(3) et des DAB qui décorent affreusement les façades de certains édifices et qui sont souvent en panne, il vous faut déposer votre chèque, remplir des imprimés, apposer votre empreinte – à chaque retrait ? -, renseigner le dos du chèque avec le n° de la pièce d’identité (18 chiffres, j’insiste!) et la date de délivrance même s’il est à votre nom, récupérer enfin et avec un peu de chance votre argent.
Ce qui frappe d’emblée, c’est le nombre de terminaux qui garnissent les guichets et la grande salle et en même temps l’armada des employés qui gravitent autour. Tu vois, certains parmi eux, passer leur temps à traîner la savate dans les couloirs ou à papillonner entre les bureaux.
Y a-t-il au niveau de la tutelle un service d’audit ou de contrôle interne pour évaluer l’efficacité d’une telle procédure, si tant est qu’elles soit formalisée ? Un retour d’expérience ?
La numérisation, ou "rakmana", c’est in fine une affaire de zéros et de uns. Il semble que certaines administrations n’aient gardé que les zéros pour le moment. Les uns – ou les autres, si vous voulez - viendront avec le temps.
Le progrès, si preuve en est, n’est pas une question de technologie et de moyens mais de mentalités. Et qui de surcroît, ne se décrète pas d’en haut.
Je ne sais pas pourquoi à cet instant précis, me vient un vague et lointain souvenir d’enfance. Celui d’une estafette grise qui venait se garer, à chaque fin de mois, à l’entrée de l’usine. Il suffisait à chaque ouvrier d’une signature à côté de son nom pour qu'il reparte avec son salaire en poche et le sourire qui va avec.
Mais ça c’était avant la "rakmana", avant le progrès !
(1) Distributeur Automatique de Billets.
(2) Numérisation en arabe.
(3) Sachet en plastique.
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