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Chroniques Rostémides

Serengeti (1)

La traversée de la savane


"Le lion en chasse, pour tuer, ne rugit pas"
Proverbe africain

Serengeti (1)

Le repas du guépard : un déjeuner sur l’herbe
Voilà à peu près une heure que nous roulons sur la piste poussiéreuse, toit ouvert. De quelque côté que l’on regarde, la vaste plaine s’étend à perte de vue. Au loin, un imposant troupeau de gnous avance en broutant, suivi par un groupe de zèbres. À droite, des impalas gambadent paresseusement au milieu de l’herbe jaunie par la sécheresse.

Des voix grésillantes fusent de la radio, en continu, pendant que Erin, notre chauffeur tourne à un croisement où il n’y a rien qui indique quoi que ce soit. Ni borne ni plaque. Il s’enfonce dans un chemin broussailleux vers une destination qu’il est le seul à connaître et qu’il ne nous communique pas à l’avance, pour garantir l’effet de surprise.

Une voiture pleine de touristes nous dépasse à vive allure, laissant dans son sillage un nuage de poussière qui réduit considérablement la visibilité, sans perturber pour autant Erin qui avance malgré tout à tâtons. Peu loquace, il pointe de son index deux silhouettes d’éléphants qui paraissent immobiles et qu’on dirait gravées autour d’un arbre.

À un moment donné, pendant que nous somnolions au rythme des secousses et des échanges incessants qui émanent de la radio, le chauffeur s’arrête brusquement, fait marche arrière et rebrousse chemin jusqu’au croisement que nous avions quitté il y a un quart d’heure. Il remonte vers le nord en accélérant. Au bout de dix minutes, on voit, à quelques dizaines de mètres, une voiture stationnée au bord de la piste, en face d’un arbre ombrageux. À travers le toit, des touristes, bras tendus à l’extrême vers l’extérieur, tenant leurs téléphones ou leurs objectifs, s’extasient devant le spectacle qui s’offre à leurs yeux. Le chauffeur cherche le bon emplacement et finit par se garer devant le véhicule qui l’a précédé.

Sous l’arbre, cachée par l’ombre, une femelle guépard déchiquette le flanc d’un impala et commence par l’éviscérer, imperturbable devant nos yeux incrédules. Le tout en silence. Nous restons baba pendant un long moment, qu’on ne saurait estimer. D’autres voitures nous rejoignent et se collent à nous. Les moteurs s’arrêtent. Tout le monde observe à travers les toits ouverts, le souffle coupé, la leçon de dissection.

Et pendant que nous nous apprêtons à quitter les lieux pour laisser la place à ceux venus après nous, nous percevons un bruit sourd, derrière l’arbre. Et à notre grande surprise, deux guépardeaux, au pelage encore gris, apparaissent. Mignons et taquins, ils viennent flairer le cadavre qui sent encore le relent et sautent sur le cou de leur mère occupée qu’elle était à vider la pauvre bête de ses entrailles. Distraits, ils ne prêtent guère attention à cette cohorte de bipèdes qui leur font face à quelques mètres, debout dans leurs 4x4 et qui les observent avec leurs étranges appareils, la bouche béante de stupeur. L’émotion, ineffable, est à son comble en cet instant insigne et mémorable.

Au bout d’un moment, le fauve se lève. On distingue clairement, derrière sa tête, sa bosse proéminente et son corps à l’allure fine et élancée. Il nous toise avec son regard perçant puis s’enfonce nonchalamment, le dos tourné, à l’intérieur du buisson avec lequel il finit par se confondre, suivi aussitôt par ses deux rejetons excités. Mettant fin ainsi et de manière unilatérale à cette magique représentation.

J’essaie de réaliser ce que je viens de voir. De vieux souvenirs remontent à la surface lorsque, enfant, je regardais ces scènes devant un écran de télé, ne me doutant guère en ces moments-là, qu’un jour viendra où j’assisterais à un tel spectacle en live, à quelques mètres à peine. Je suis en face de l’animal terrestre le plus rapide au monde ! Un sentiment indicible m’envahit, que je ne saurais exprimer.

Nous quittons l’endroit en silence. Exaltés, que dis-je, époustouflés par un tel spectacle. Erin juge utile de nous préciser, dans un anglais parfait, qu’il a été informé par radio de la présence du prédateur à cet endroit. Les communications se faisant en swahili, la langue du pays. Il nous promet d’autres expériences similaires et intenses dans d’autres endroits, à la rencontre des lions, des hyènes ou des jaguars, aux apparitions aussi rares qu’aléatoires.

Il y a lieu de noter, à cet effet, l’esprit de coordination et de solidarité qui règne entre les chauffeurs et les guides des safaris qui, par radio interposée, communiquent entre eux dans un esprit familial. Dès que l’un d’eux a la chance de croiser sur son chemin des fauves, il rappelle tous ceux qui sont dans les parages pour faire bénéficier leurs clients du spectacle tant recherché. Ils le font avec beaucoup d’ardeur et d’empressement pour satisfaire cette clientèle venue de si loin, avec le sentiment du devoir accompli.

Il faut savoir aussi que la nature de la savane est tellement bien faite qu’elle permet aux prédateurs de s’y camoufler avec une aisance déconcertante, grâce à leur pelage de couleur sable qui se confond avec celui de l’herbe jaune et broussailleuse, durant la saison sèche. Il faut pour cela être alerte et avoir l’œil avisé pour ne pas passer à côté. Les guides chevronnés et très expérimentés sont capables de telles prouesses et c’est grâce à eux que nous avons pu détecter, quoique difficilement, la présence d’une lionne qui se prépare à partir en chasse, tapie dans l’herbe, silencieuse et évaluant le troupeau de gazelles qui stationne à quelques dizaines de mètres plus loin. Des gazelles aux oreilles grandes ouvertes, en éveil permanent, qui pressentent le danger sans savoir d’où il vient.

Serengeti (1)

Glimpse of Africa Tented Camp : Dormir au milieu des animaux
Nous continuons notre chemin vers le nord, en direction du camp où nous passerons la nuit. Des gnous, encore des gnous. Ils sont partout, suivis par des hordes de zèbres. Une voiture s’arrête devant un arbuste au bord de la piste. Nous faisons de même. On se met debout à l’intérieur du véhicule et, nous remarquons, à travers le toit ouvert, des dik-diks qui nous observent et qui ne paraissent ni effarés ni incommodés par notre présence, malgré leur petite taille et leur fragilité. Ils sont beaux à croquer. On prend quelques photos et on quitte les lieux pendant que d’autres véhicules arrivent.

Nous empruntons un chemin fort accidenté, traversons un pont qui enjambe une rivière asséchée et continuons d’avancer dans les dédales de l’interminable plaine. Des gnous, encore des gnous. Des zèbres, des gazelles de Thomson et des impalas clairsemés, ornent le paysage de part et d’autre. Au loin, on distingue quelques buffles aux corps massifs, presque figés dans le décor.

Je me demande comment dans un tel labyrinthe, les chauffeurs arrivent à se repérer. Sachant qu’ils n’utilisent ni cartes ni GPS. Et que, de surcroît, il n’y a pas de plaques qui indiquent telle ou telle direction. Devant notre émerveillement, Erin nous rétorque modestement que tout est question de mémoire. C’est bluffant.

À notre arrivée au camp, nous sommes accueillis à notre descente par une haie d’honneur. Ce sont les employés du camp, des jeunes pour la plupart, qui nous reçoivent par un chant populaire, dans une ambiance guillerette et joviale, au son des tambours et des rythmes africains :

                                    "Jambo, jambo bwana ! Habari gani ? ... " (1)

On se prête au jeu en intégrant le groupe. On danse et on tape des mains essayant de nous accorder avec le tempo imposé par nos hôtes. Erin filme la scène, amusé. Le camp de toile n’est pas clôturé. Des animaux circulent tout autour, en toute liberté, bien entendu. Il ne faut jamais oublier que nous sommes chez eux ! Les tentes sont confortables, dressées sur des plateformes en bois et dotées de toutes le commodités (eau courante, douches, sanitaires propres, lits confortables).

On nous remet un talkie-walkie réglé sur une certaine fréquence. Nous devons l’utiliser à chaque fois que nous devons nous déplacer entre la tente et le restaurant, distant d’une trentaine de mètres. Il suffit d’appeler sur la fréquence indiquée en mentionnant son numéro de chambre (ou de tente plutôt) et un employé du camp viendra pour nous accompagner. Surtout la nuit. Nous avons pour consigne stricte de ne jamais nous aventurer seuls sans la présence d’un guide.

À la fin du dîner, nous poursuivons la discussion dehors, autour d’un thé ou d’une tisane au gingembre, sous l’œil vigilant des gardiens munis de torches à la lumière aveuglante, qui sert à effrayer les animaux et à les éloigner. Ce qui n’a pas l’air de rassurer tout le monde. Mais maintenant qu’on y est ! Nous voyons au loin une meute d’hyènes tachetées en déplacement sous le regard ramolli mais néanmoins vigilant de quelques zèbres et autres impalas.

La nuit, on entend le ricanement des hyènes et des rugissements de fauves. De l’intérieur de la tente, on devine la silhouette d’une gazelle ou d’un zèbre qui vient s’aventurer jusqu’à l’intérieur du camp.


À suivre : La migration vers le nord

(1) En swahili : Bonjour, bonjour Monsieur ! Comment ça va ?
Début d’une chanson reprise dans tous les lieux touristiques.
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