7 Janvier 2026
La fracture
"Quoi d'imprévu pour qui n'a rien prévu ?"
Paul Valéry
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Oued Smar, 1984.
J'étais en deuxième année en école d'Ingénieur.
Un jour de janvier, mon cousin Lotfi débarque chez moi sans crier gare. Il devait prendre un vol le lendemain en direction de Paris et n'avait pas jugé utile d'en informer quiconque, y compris ses proches. L'institut était situé à quelques encablures de l'aéroport.
Je le mets aussitôt dans la chambre de Alaa Eddine, située au rez-de-chaussée.
Alaa Eddine, élève en 5ème année, disposait d'une chambre individuelle. Étant absent pour une longue période, il m'en avait confié la clé pour m'en servir en cas de besoin.
Je mets mon hôte à l'aise. Je le laisse se reposer après un trajet éprouvant et lui donne rendez-vous à dix-sept heures, à la fin des cours. Les salles de cours étant à un jet de pierres de la résidence.
Dix-sept heures passées, je regagne ma chambre au deuxième étage pour déposer mes affaires puis je dévale les escaliers pour aller à la rencontre de Lotfi. Au programme : un café chez Chelli, une balade à l'intérieur de l'établissement et le dîner au réfectoire qui ouvre à dix-neuf heures.
Je frappe plusieurs fois à la porte de la chambre 108. Pas de réponse. Je frappe encore et crie le nom de Lotfi, jusqu'à m'époumoner. En vain. Se peut-il qu'il dorme à cette heure-ci ? Je n'en sais diablement rien. Je sais seulement que c'est un adepte de la sieste mais tout de même !
Je fais un tour de quelques minutes dehors. Je discute avec des camarades qui m'invitent à prendre un café avec eux, comme à l'accoutumée. Je décline l'invitation et les informe que j'attends quelqu'un.
Il est dix-huit heures et il fait déjà nuit. Je retourne frapper à la porte de la chambre. Toujours rien.
Et s'il était sorti prendre l'air ou peut-être ... prier ? C'est ça, il est parti prier, me consolai-je.
Je presse le pas en direction de la petite salle de prière située en bas de l'immeuble où sont logés les élèves de 1ère et 2ème années. Le lieu est sombre et déséspérément vide.
Je m'appuie, penaud, sur la barrière attenante au réfectoire et réfléchis. Il fait froid et humide et les allées boisées de l'Institut sont désertes.
Je vais voir Ammi Saïd, à l'accueil. Il était confortablement assis derrière un haut pupitre, ses mains diapahanes posées sur le radiateur et une chapka enfoncée jusqu'au nez lui cachait presque ses yeux.
- C'est un étudiant ?
- Non, c'est un cousin que j'ai reçu aujourd'hui.
- Il est comment ?
- Un peu fort. Cheveux noirs crépus.
- Désolé, je ne l'ai pas vu. Et puis tu sais le nombre de gens que je vois défiler par jour ?
- Oui, oui, je sais !
Pendant la discussion, je n'ai pas vu Fawzi, un étudiant de Touggourt, qui patientait derrière moi. Je ne sais pour quel motif il était là. L'essentiel est qu'il a réussi à capter quelques bribes de mon échange avec Ammi Saïd. Il croît utile, de ce fait, de m'informer qu'il a vu une ambulance quitter l'Institut en direction de l'hôpital de Belfort (El Harrach), puis enchaîne :
- J'ai vu sur le brancard, un gars que je ne connais pas. En tout cas, je ne l'ai jamais vu ici.
- Il était comment ? Il avait quoi ?
- Je ne saurais te le dire. Demande à Hassan, l'infirmier. C'est lui qui l'a accompagné.
- A quelle heure ils sont partis ?
- Je pense un peu avant dix-sept heures.
- Merci Fawzi. Que Dieu te préserve.
Je consulte l'horloge murale. Il est dix-neuf heures passées. Je regarde, à travers la vitre du poste d'accueil, les étudiants qui affluent bruyamment et par petits groupes vers le réfectoire.
Que faire ? Partir à El Harrach ? Ammi Saïd m'en dissuade et me demande d'attendre et de confirmer.
- Attendre quoi ?
- Tu imagines si ce n'est pas lui ? Pendant que tu pars vers l'hôpital, il se peut qu'il pointe son nez ici et demande après toi. Vous n'allez tout de même pas passer la nuit à vous courir l'un derrière l'autre ! Patiente un peu ya ouled !
Ammi Saïd était un poil agacé mais il avait raison. Je vais attendre.
A vingt heures trente, je vois une ambulance qui fait des appels de phare devant le portail. Un deuxième gardien, Ammi Aïssa, sorti de je ne sais où, une main sur son képi, court lever la barrière. L'ambulance franchit le portail, se tourne à droite puis vient se garer en face de l'entrée de la résidence.
Je presse le pas et me mets face à la porte arrière, le coeur palpitant.
Celle-ci s'ouvre de l'intérieur. Et que vois-je ? Lotfi, pardi ! Si, si, je confirme. C'était bien lui, mon infortuné hôte. Il s'appuie sur deux béquilles et essaie de gravir, tant bien que mal, les trois marches qui le séparent du hall de l'immeuble, aidé en celà par l'infirmier et l'ambulancier qui le tenaient de part et d'autre. Je n'oublie jamais ce sourire malicieux qu'il a affiché en me voyant. J'avais le visage blême et fermé et le souffle coupé. Lotfi était connu pour ces facéties. Mais celle-là c'était le pompon !
Le plâtre lui couvre toute la partie inférieure droite, depuis le bassin jusqu'aux orteils. Il en a pour 45 jours, qu'il a dit l'infirmier Hassan.
Comment est-ce arrivé ?
En descendant l'escalier, il a trébuché sur une marche et son pied droit s'est plié en formant un angle droit avec la jambe, 90° selon Hassan qui joint le geste à la parole en dessinant un angle avec ses deux avant-bras. Hassan était réputé pour forcer le trait. Un amplificateur. Tu vas le voir pour une piqûre de moustique, il te fait croire à une morsure de cobra.
Le lendemain, je sèche les cours du matin. Je ramène à Lotfi le petit déjeûner sur un plateau (littéralement et sans jeu de mots) puis décide d'informer ses proches pour qu'ils envoient quelqu'un le récupérer. Sa grande soeur était surprise d'entendre ma voix au téléphone et tombait des nues lorsqu'elle sut qu'il était chez moi à Alger, en chair et en os mais fracturé quand même.
Lotfi m'a tuer ...
L'information sur l'incident d'hier s'est propagée telle une traînée de poudre et a vite fait le tour de l'Institut. Le Secrétaire Général, Si AbdelHamid, demande à lui rendre visite. A 10 heures du matin, il se pointe flanqué du gérant de la résidence, Mohamed et de l'infirmier Hassan. Je lui tends une chaise mais il préfère rester debout. Il pose quelques questions à Lotfi, lui souhaite prompt rétablissement et ordonne qu'on lui ramène tous les repas à "sa" chambre.
- Si tu as besoin de quoi que ce soit, n'hésite pas. De toute façon, j'ai instruit Hassan de venir te voir autant que possible. Et ne t'inquiète surtout pas pour les cours. Tes enseignants sont au courant.
Sur ce, il nous salue et quitte la chambre suivi par ses deux comparses.
Les deux dernières phrases du SG ont fait tilt dans ma tête. Le quiproquo, car c'en est un, est que Si Abdelhamid prenait Lotfi pour moi. J'ai été son élève en première année mais il n'a gardé que le nom. En vérité, les enseignants n'étaient au courant de rien puisque j'ai continué à assister aux cours normalement.
Et voilà que pendant près d'une semaine, les gens n'avaient de considération que pour Lotfi. On lui ramenait des oranges ou des biscuits, quand d'autres se proposaient de lui acheter des cigarettes. Certains poussaient le culot jusqu'à l'appeler par mon prénom. C'est vous dire ! Je n'existais plus devant le Pacha, qui était ravi de tant d'égards et de sollicitude.
Jusqu'au jour, où son ami Adda, un moniteur d'auto-école, est venu le récupérer. Nous nous sommes mis à plusieurs pour porter Lotfi et l'allonger sur la banquette arrière de la petite zastava orange.
Beaucoup de mes camarades ont regretté son départ. Ils avaient pris le pli de lui rendre visite le soir, pour se gondoler de ses blagues et apprécier ses traits d'humour. Les éclats de rire qui fusaient depuis la chambre 108, fermée toute l'année, laissaient croire qu'elle était habitée par des esprits.
Je retourne chez moi en février, durant les vacances d'hiver. Je passe presque tous les après-midi chez Lotfi. Il était là, adossé à une banquette-lit par l'entremise de deux oreillers, le pied droit plâtré et raide étendu sur un tapis. Le petit noir ou "presse" de Boujemâa lui manquait. L'immobilisme lui pesait et l'impatience le faisait piaffer.
En attendant, on s'empiffrait de Ka'ak fondant et de Torno craquant qu'on trempait dans nos cafés au fort goût de galanga (Kholdjlane).
Lotfi nous a quittés en 2022.
Tchao cousin !
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