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Chroniques Rostémides

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"Computer Science is no more about computers than astronomy is about telescopes"
E.W. Dijkstra

 

 

Nous sommes au milieu des années 1990.    
  
Haïdar El Wazir revient d’une longue mission à l’étranger. Il est en colère et il le fait savoir. Car ce qu’il a vu là-bas, chez ces gens-là, lui a fait prendre conscience du retard abyssal de son pays en matière d’informatique. Il en est encore tourneboulé. Des ordinateurs, il en a vu partout. Dans les administrations, les commerces, les lycées et même les centres de loisirs. C’est vous dire !

J’ai oublié de vous préciser que Haïdar El Wazir était le ministre chargé des NTIC(1). Les gens le connaissaient plus pour sa verve poétique que pour ses connaissances scientifiques. Mais peu importe, dès lors qu’il essaie de s’acquitter au mieux de sa mission.

Aussi, quelques jours après son retour, il organise un point de presse dans lequel il présente son plan d’action. Celui-ci se résume en une phrase, un mot d’ordre : "Je veux voir l’informatique partout !".

En ces années-là, des commerces d’informatique poussèrent à foison, à travers tout le territoire national. Ces commerces qu’on appelait pompeusement et à tort "bureaux d’études" étaient gérés pour la plupart par des ingénieurs (Bac+5). On y vendait des ordinateurs sous différentes configurations, des imprimantes, des onduleurs (Eh oui!) et des consommables tels les disquettes, les rubans d’imprimantes et autres accessoires.

Les commandes pleuvaient et les ingénieurs-commerçants se frottaient les mains. Ainsi, pour répondre aux besoins des entreprises et des administrations, il fallait prendre attache avec des fournisseurs étrangers ou des grossistes locaux, ayant "pignon sur port", obtenir les meilleurs prix et faire valoir sa fidélité. Une nouvelle filière économique était née.

Au bout de quelques mois, le vœu de Haïdar El Wazir est exaucé : Il n’y a pas un responsable, quel que soit son grade ou son importance dans la hiérarchie, qui ne s’affiche avec, en plus de l’emblème national, un micro-ordinateur posé derrière lui sur un meuble acheté pour la circonstance. Cela fait branché, surtout face caméra. Certains zélés poussent le ridicule jusqu’à ajouter une imprimante !

Pendant ce temps, au bureau d’état-civil, des dizaines d’emplois-jeunes, sous une chaleur suffocante et dans une mécanique taylorienne, remplissent au stylo bleu des actes d’état-civil en double exemplaire grâce au papier carbone. C’est souvent bourré de fautes et quand c'est le cas, il faut tout refaire. La cadence est infernale. En face d’eux, agglutinés au niveau des guichets et dans une ambiance sudatoire, une flopée de nouveaux bacheliers attendent d’être livrés en extraits de naissance (10 exemplaires !), pour les besoins de leur dossier d’inscription à l’université.

Au-dessus d’eux, dans son bureau cossu et climatisé, l’édile admire le joujou qu’il a acquis il y a juste un mois et dont il ne s’est pas encore servi. Encore faut-il qu’il sache le faire ! Mais ce n’est pas le plus important pour lui. Pour tenir sa promesse vis-à-vis de son fournisseur, il s’empresse d’apposer sur l’ordre de paiement, un gribouillis en guise de signature, et ferme le parapheur.

Du côté de nos ingénieurs-commerçants, c’est pain béni. En plus de la vente de matériel, on s’ingénie à offrir d’autres prestations, telles le traitement de texte et l’impression. Certains, par opportunisme et profitant de l’inculture ambiante, pousseront le culot jusqu’à facturer le formatage d’une disquette, la copie d’un fichier ou le redémarrage de l’ordinateur, en appuyant sur le bouton Reset (ou la combinaison magique de touches ctrl+alt+del) devant le regard ingénu du client-pigeon.

Vient le jour où des hommes fortunés – fellahs, mécaniciens ou commerçants – se saisissent du filon. Ils ont compris qu’il ne fallait pas sortir de Oued-Smar pour vendre des équipements informatiques. Pour eux, il n’y avait aucune différence entre un réfrigérateur, une télé ou un ordinateur ! Certains d’entre eux, deviendront même des compradores.

Ce partage léonin du marché entre hommes fortunés et gens du métier, pousse nos ingénieurs-commerçants à diversifier leur offre et à s’orienter vers d’autres créneaux dont ils auront le monopole, tels le marché du logiciel et la formation-initiation.

On propose ses services aux administrations et entreprises pour automatiser la gestion de certaines tâches dont notamment le traitement de la paie. Après accord verbal avec le responsable, on invite l’agent du service concerné à exprimer ses besoins, le plus souvent oralement, à côté d’un technicien-développeur – terminale + quelques mois de formation en programmation - qui saisit, au fur et à mesure, quelques lignes de code sur son clavier. Ce qui ne manque pas d’impressionner notre pauvre fonctionnaire. En quelques semaines, l’application est prête. On l’installe dans l’ordinateur du service, on teste, on vérifie, on imprime et on se donne l’accolade. Il n’y a ni cahier des charges ni contrat en bonne et due forme stipulant les obligations des deux parties, la garantie, les pénalités, la maintenance et les modifications ultérieures. Un simple bon de commande suffit !

Et au bout de quelque temps, souvent dès les premiers jours, on constate des anomalies dans le "logiciel". Il faut, pour cela, solliciter le fournisseur, lui faire un nouveau bon de commande et lui courir derrière. Ce dernier en profite pour vous fourguer concomitamment quelques consommables, si ce n’est de nouveaux équipements. Le technicien-développeur bidouille quelques lignes de code, en rajoute d’autres à coup  de GOTO(2) dans tous les sens. Le programme ressemble au corps contorsionné d’un amateur de yoga. Une fois le travail réalisé, on facture et on réinstalle. Et tout le monde est content jusqu’au prochain bug.

Je préfère ne pas aborder le problème du paramétrage et des extensions. L’ajout de la moindre prime ou indemnité, le changement du moindre taux vous oblige à solliciter, de nouveau, votre fournisseur bien-aimé.

Je préfère aussi ne pas m’attarder sur la sécurité et la fiabilité des données et les conditions de leur protection et de leur sauvegarde. Cela nécessite une chronique spéciale.

Aucun logiciel de gestion ne fut homologué ou validé par les services compétents ou habilités de l’administration ou de l’entreprise.

Avec l’avènement du CD-ROM, nos ingénieurs-commerçants ont trouvé une nouvelle source pour s’enrichir : la copie industrielle. On ramène de l’étranger un logiciel de dessin, de traitement d’images ou de jeux (surtout) qu’on duplique en milliers d’exemplaires sans que cela ne vous coûte un rond. Ailleurs, ces logiciels coûtent très cher, de par la quantité de travail et le nombre d’ingénieurs qu’il y a derrière, et ne sont vendus qu’avec des licences. 

Pour ce qui est du système d’exploitation, beaucoup affirment en cette époque, à tort ou à raison, qu’une seule licence circule dans tout le pays. Depuis la haute administration jusqu’à la commune la plus reculée. L’absence de cadre réglementaire était manifeste. Quand le logiciel évolue vers une nouvelle version, protégée, nos ingénieurs-commerçants, que rien ne dissuade, recourent au "crack" pour faire sauter les verrous et c’est reparti pour la copie et la facture qui va avec !

Pour l’anecdote, lorsque l’éditeur du système d’exploitation en question, fut invité par les autorités à ouvrir un bureau dans la capitale du pays, il accepta l’offre et en guise de préambule à son installation et d’un commun accord avec le ministère des NTIC et celui de la justice, il fut décidé de l’organisation d’un séminaire de sensibilisation, ayant pour thème "les licences de logiciels et le droit d’auteur". Il fallait préparer les esprits, les sensibiliser avant de sévir. Il n’y  pas eu de suite à cette affaire. Un des représentants de l’éditeur avouera plus tard, sidéré, que tous les OS(3) du ministère étaient piratés ! Ni licence Wa la houm yahzanoune !

Lors d’un séminaire organisé dans une unité industrielle, consacré à la maintenance assistée par ordinateur, L’un des thèmes du jour était consacré au rôle de l’informatique dans l’entreprise. Il était question de système d’information, de schéma directeur, d’élaboration de cahiers des charges et de méthodes d’analyse et de conception. Ce qui, en somme, relève du travail et des compétences d’un ingénieur. L’intervenant expliquait vers la fin de son exposé, devant un public nombreux, que l’ordinateur était à l’informatique ce qu’était le microscope à la biologie ou le télescope à l’astronomie (voir citation plus haut). Ce n’était qu’un outil et tout dépend de ce que l’on y met  et de la façon dont on l’exploite. 

Aujourd’hui, les ingénieurs-commerçants ont fini de manger leur pain blanc, après avoir amassé des fortunes. Ils cèdent la place à une nouvelle génération d’ingénieurs formés dans de nouvelles spécialités, plus diverses. Mais une bonne partie de ces nouveaux diplômés, dans le sillage de leurs prédécesseurs, s’est reconvertie, elle aussi, dans le commerce, faute de débouchés. Celui des cyber-cafés ou de la friperie importée d’Orient. Parfois les deux !

N’exagérons rien ! Depuis quelques années, les choses ont évolué. On recrute de plus en plus d’ingénieurs dans les entreprises et les services, sur injonction de leurs tutelles. Ils s’occupent comme ils peuvent, en l’absence d’objectifs, de fiches de poste, voire de place  dans l’organigramme. En attendant, on les sollicite pour un bourrage papier, une disquette défectueuse ou le changement de fonte d’un texte. Entre deux interventions, ils jouent aux mots croisés et autres fouillis dont ils sont devenus experts !

Aux dernières nouvelles :
- Haïdar El Wazir est parti en retraite et rédige un opus sur les bardes du Melhoun  au 19ème siècle.
- L’auguste édile s’est acheté une collection "Éloge à la Gasba", un pack de CD-ROM, qu’il expose fièrement derrière son bureau et qu’il s’empresse de faire écouter à ses hôtes.

Les ordinateurs étaient partout, l’informatique nulle part ! Par la faute des ingénieurs qui n’ont pas craché dans la soupe ? Sûrement pas !

(1) NTIC : Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication.
(2) GOTO : Instruction dont l’usage abusif et incontrôlé rend le code difficile à maintenir (programmation spaghetti).
(3) OS : Operating System (Système d’exploitation).

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