16 Janvier 2023
La fabrique d'une revue
"Quelle chose merveilleuse serait la société des hommes,
si chacun mettait du bois au feu, au lieu de pleurnicher
sur des cendres !"
Alain
Cette chronique est dédiée à la mémoire de M.S. dit Benyoucef.
Nous sommes au milieu des années soixante-dix. Une après-midi de décembre, maussade.
Il pleut depuis deux jours et un vent glacial secoue violemment les branches dénudées des grands arbres alignés sur le boulevard.
A l’intérieur, dans le salon, le poêle à gaz est réglé à son maximum. Une grande table occupe tout l’espace au milieu. Y sont entreposés des journaux, un tube de colle, une grande règle, une paire de ciseaux, des crayons, des stylos, des feuilles blanches et des tapuscrits.
Après le repas du midi et une bonne demi-heure de sieste, voilà de nouveau Benyoucef et trois de ses rejetons, Omar, Djaâfar et Moncef, regroupés autour de cette table, qui fait office d’atelier, pour reprendre le travail entamé tôt le matin. Le père répartit les tâches selon les besoins et les outils disponibles.
Il s’agit de la confection d’une revue.
C’est un vieux projet qui tenait à cœur à Benyoucef. Il en était l’initiateur, le rédacteur et le responsable de la publication. Il a décidé de le réaliser avec les moyens de bord, modestes et de manière artisanale. Sa motivation : le manque de revues spécialisées dans l’éducation, qui traitent essentiellement de la pédagogie, malgré les efforts consentis par les pouvoirs publics dans la formation et la mise à niveau des enseignants et des cadres de l’éducation, à cette époque où les écoles poussaient à foison dans les coins les plus reculés du pays, à une cadence effrénée grâce à la démocratisation de l’enseignement, donnant un plus large accès au savoir et à l’instruction. Les campagnes d’alphabétisation soutenues battaient leur plein.
La revue s’intitule Le lien. Elle en est à son troisième numéro même si la fréquence de sa parution demeure irrégulière, soumise à toutes sortes d’aléas. Tout le processus de fabrication se fait à la maison, depuis la rédaction des articles jusqu’au montage de la revue, en passant par le rubriquage et le design de la maquette.
Le plus dur n’est pas la fabrication en soi, mais le contenu. Car il faut non seulement alimenter la revue en articles mais, comme dit précédemment, assurer la continuité, pour répondre à la demande sans cesse croissante des personnels et de certains responsables qui mettaient fièrement la revue en exergue lors de rencontres pédagogiques périodiques ou de séminaires. Le succès de celle-ci fait qu’elle est distribuée en dehors des frontières de la wilaya. Et il n’est pas évident, compte tenu de la faiblesse des moyens, d'en assurer une large diffusion auprès de toutes les circonscriptions(1).
Pour les titres des rubriques, Omar est chargé de trouver des caractères d’un certain format et d’une certaine taille. Pour ce faire, il feuillette plusieurs journaux à la recherche du format requis : normal ou gras, droit ou italique. Après l’aval du chef, il entreprend de les découper, les pose sur une feuille blanche ou contenant déjà du texte tapé à la machine, et les range dans l’ordre du mot recherché puis passe un peu de colle sur leur dos avant de les faire adhérer à la page.
Djaâfar et Moncef sont chargés, quant à eux, du choix et du découpage des photos. Difficile de tomber sur des photos de qualité, nettes et visibles, surtout en noir et blanc, vu la nature du papier journal de l’époque et la piètre qualité de l’impression. On se rabat quelques fois sur des magazines.
Sur la même feuille, en dessous du titre de la rubrique, il faudra coller la photo découpée dans un cadre réservé, délimité par un carré tracé au crayon noir. Si la photo est trop grande, on en réduit les bords, autant que faire se peut, jusqu’à ce qu’elle s’intègre dans l’espace qui lui est dédié. A défaut, il faudrait en choisir une autre, quand cela est possible.
Et s’il arrive que l’on ne trouve pas la photo désirée, rien de mieux, dans ce cas, qu’un dessin. Et c’est souvent le père, dessinateur hors pair, qui s’en charge ou l’un de ses enfants à qui il délègue cette tâche, quand le temps vient à lui manquer. Cela tombait souvent sur Omar. Ce qui n’était pas pour lui déplaire, malgré la pression qui pesait sur ses frêles épaules. Ces dessins consistaient souvent en des figures d’animaux ou de personnages dont les dialogues étaient représentés par des bulles au-dessus de leurs têtes, en rapport avec une certaine thématique.
Omar commence par esquisser des silhouettes sur du papier brouillon. Il efface une partie ou tout et recommence jusqu’à satisfaire les exigences du cahier des charges qui lui est transmis oralement. Ensuite, il refait le dessin au propre, avec plus d’entrain et de manière plus aisée, relativement.
Quand il y avait plusieurs dessins à réaliser, Djaâfar qui n’était pas moins doué, venait à la rescousse.
La revue prend forme. Le tube de colle au même titre que la règle ou le ruban de scotch, sont sollicités de toutes parts. Il faut patienter et attendre son tour, ou vaquer à l’exécution d’autres tâches, comme débarrasser la table des bouts de papier qui traînent à sa surface pour libérer plus d’espace ou passer le chiffon pour effacer les traces d’encre qui font tâche.
Il est déjà dix sept heures. On ne voit pas le temps passer. Dehors il fait sombre. La pluie a cessé de marteler les carreaux de la grande fenêtre, même si le vent continue de faire valser les branches d’arbres et affoler la girouette, située sur le toit de la maison, et dont le bruit sec de ses mouvements saccadés se fait entendre depuis l’extérieur. A l’intérieur, il fait chaud. On réduit le volume du poêle et on éclaire la pièce. Depuis la cuisine, s’échappent des odeurs de Mbesses(2) frit dans un bain d’huile et viennent chatouiller les narines. C’est l’heure du goûter. Les enfants trépignent attendant l’ordre du père qui consulte sa montre et finit par acquiescer après un temps de réflexion qui parait une éternité. Il insiste à ce que, au retour, ils aient les mains propres pour ne pas salir l’œuvre, en voie d’achèvement.
Les enfants courent en direction de la cuisine. Ils enfournent, tels des affamés, quelques morceaux de ces carrés de semoule fondants, dégoulinant de miel, qu’ils accompagnent d’un café crème encore fumant. C’est roboratif.
Quelques minutes plus tard, les voilà de retour au salon, transformé en atelier pour la circonstance. Le père, une tasse de café noir à la main, fait l’inventaire de ce qui a été fait et de ce qui reste à faire. Pendant qu’il réfléchit, ses rejetons le regardent sagement, en attendant les nouvelles tâches qui leur seront confiées. Il juxtapose toutes les feuilles sur la table, vérifie la pagination, les titres et l’agencement des paragraphes. Il s’agace de voir une photo mal ajustée au cadre ou une suite de caractères non alignée. Méticuleux et ne tolérant pas de telles négligences, il ordonne sèchement à ses enfants de corriger.
Reste la page intercalaire, qui contiendra une citation et la page de couverture.
Pour la page intercalaire, Benyoucef a plusieurs citations en tête. Il finit par jeter son dévolu sur une phrase d’Alain(3) qu’il a dénichée depuis longtemps dans un livre et dont l’emplacement est identifié grâce à un marque-page. Il s’assoit, s’empare d’une feuille blanche qu’il insère dans la machine à écrire, procède à quelques ajustements puis tape le bout de texte, avec une aisance déconcertante.
On finit par la page de couverture contenant le gros titre. Celle-ci est déjà prête. Ne manque que le numéro de parution à insérer dans le cercle qui lui est réservé. Le titre de la revue situé en haut de la page est manuscrit, écrit avec un gros feutre noir, en italique, doublé d’une ombre transparente, délimitée aux bordures par un trait noir et fin, donnant l’illusion d’un relief. La photo de couverture occupe les trois quarts de la page.
Le montage est terminé. Une dernière lecture s’impose. Quelques coquilles se sont glissées malencontreusement dans les tapuscrits. Il va falloir les corriger. Benyoucef applique le ruban correcteur, un liquide blanc, sur la partie erronée et réécrit la phrase correcte au même endroit, à la machine. Pendant ce temps, les enfants continuent de s’occuper comme ils peuvent. Ils discutent, dessinent pour le plaisir ou se rongent les ongles.
Après une énième vérification, l'ouvrage est enfin prêt. Benyoucef assemble les feuilles, les ordonne puis les range soigneusement dans une chemise. Le travail achevé, il demande à ce qu’on débarrasse la table et à ce qu’on range les fournitures. La table sera par la suite déplacée en dehors du salon qui retrouvera son décor d’avant.
La reprographie se fera le lendemain ou les jours suivants, dans les bureaux de l’inspection primaire située à un jet de pierres de la maison, sur la partie haute du boulevard. L’impression se fait à l’aide de la gravure électronique, qui contrairement au stencil usuel, permet la reproduction de tous types de documents : manuscrits, dactylographiés ou dessinés, sans oublier les images.
Les dizaines d’exemplaires tirés seront agrafés, reliés puis rangés dans des cartons. Ils seront acheminés puis distribués aux différentes circonscriptions.
Les échos qui parviennent des confins de la wilaya, voire de plus loin, sont élogieux et surtout encourageants pour la suite. Une satisfaction morale pour un travail exigeant et de longue haleine. Des heures de week-end sacrifiées. De l’abnégation. De la nervosité parfois et quelques remontrances !
L’aventure a duré quelques années.
Chez le père, c’était une passion exaltée pour le métier et un altruisme à l’œuvre pour le bien de la société.
Chez les enfants, ce travail, au dela de son caractère initiatique, était considéré comme une activité ludique, une occupation parmi d’autres.
Pour l’anecdote, quand l’heure de la retraite a sonné, Benyoucef fut convié à une cérémonie organisée en l’honneur des retraités. Et en guise d’ultime récompense, il se vit offrir … un service à café.
Il n’a pas boudé son plaisir pour autant, saluant la louable initiative et insistant sur le geste symbolique plutôt que le cadeau lui-même. Un collègue à lui, retraité de son état et récipiendaire d’un lot identique, a eu cette réflexion, avec une pointe d’humour : "Quelque part, nous avons servi l’enseignement comme des garçons de café".
(1) Divisions territoriales regroupant plusieurs établissements scolaires.
(2) Galette algérienne à base de semoule et de beurre.
(3) Philosophe et pédagogue français.
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