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Chroniques Rostémides

La punition



"Tout homme est sensible quand il est spectateur. Tout homme est insensible quand il agit"
Alain

La scène se passe dans une classe de CE2, quelque part dans une ville de cette jeune république qui a dix ans.

Haroun est un taiseux. Son problème, c’est plus que la timidité, mais le malaise voire l’incapacité à s’exprimer en public.
En cette fraîche matinée de février, devant le portail de l’école, il vient rejoindre discrètement le groupe de camarades qui discutent bruyamment, attendant que la cloche sonne. Il n’intervient jamais dans une discussion et ne se résout  à répondre que quand il se sent acculé. En classe, il s’assoit généralement au fond, à la dernière rangée et se mure dans le silence, revendiquant  en son for intérieur, un droit à l’oubli.

Ce jour là, le maître égrène les noms de quelques élèves qui devront passer au tableau et réciter un poème qu’ils sont censés avoir appris par cœur. Haroun, se sentant menacé, se recroqueville sur son siège. Quelques gouttes de sueur perlent son front. En entendant son nom, il aurait aimé que la terre s’ouvre sous ses pieds et qu’il s’y engouffre plutôt que de monter sur l’estrade et d’affronter les regards de ces trente paires d’yeux qui le fixent. Lorsque vient son tour, il fait mine de chercher un cahier dans son cartable posé   à même le sol, puis se dirige vers le « gibet ».  

Le voilà sur l’estrade, en face de ses camarades, le visage rouge et les mains derrière le dos. Il ne prononce pas le moindre mot. Le maître s’impatiente, réprime difficilement son courroux, fronce les sourcils et lui demande de réciter. Motus et bouche cousue.

Le maître d’un ton sec et bien que connaissant la réponse, lui demande s’il a appris sa leçon. Tête baissée et n’osant pas affronter son regard, il lui signifie d’un mouvement de tête que non, il ne l’a pas apprise. S’ensuit un balbutiement inintelligible auquel le maître n’accorde guère d’attention. 

Il décide de sévir et demande à Haroun de se retourner face au tableau et de baisser son pantalon. L’atmosphère dans la classe se fait grave et pesante. Haroun supplie du regard le maître et implore son indulgence. Il lui promet d’une voix faible, à peine audible, qu’à l’avenir il apprendra sa leçon. Le maître insensible à une telle supplique revient à la charge : « Baisse ton pantalon je te dis ! ». 
Haroun, sachant qu’il ne lui sert à rien de résister, obtempère. Il déboutonne le haut de son pantalon puis le laisse tomber. Il manque de s’étouffer de honte. On l’entend sangloter. 
Le maître imperturbable, lui demande de continuer. 

Un ange aux ailes chargées de pudeur passe.

Haroun abattu, s’exécute. On voit ses mains trembler. 
Le spectacle dure quelques secondes. Les sentiments des élèves sont mitigés. De la gêne et beaucoup de dépit pour la plupart d’entre eux. Ils essaient, par pudeur, de se distraire en détournant le regard. D’autres,  polissons et insensibles à la douleur de leur camarade, ricanent devant le spectacle offert. 

Le supplice dure quelques secondes. Haroun relève son pantalon. La voix du maître paraît lointaine. Il l’entend à peine. Il essuie quelques larmes de ses mains puis se dirige vers sa place. Son visage rouge ressemble à une tomate. Quelque chose en lui vient de s’abîmer.

A la récréation, des camarades agités le chambrent. Il devient leur souffre-douleur. D’autres le consolent et lui proposent leur aide. Ils récitent crânement le poème devant lui, manière de lui dire : «tu vois ? c’est facile et ça ne tient qu’à toi si tu veux éviter les brimades !». 

En ces temps-là, ce genre de pratique, pour aussi traumatisant  et disproportionné qu’il soit, ne choque personne. Il fait partie d’un catalogue informel de punitions, en usage dans les écoles. Peu de parents s’en montrent offusqués, si tant est qu’ils soient informés par leur progéniture. Qui oserait en parler ? En dehors de la classe, le sujet est tabou. Aucun élève n’ose avouer une telle humiliation à son entourage. 
Le directeur sait. L’inspecteur sait. Mais c’est  l’omerta. 

D’autres punitions aussi dégradantes sont pratiquées telle que la fessée avec une règle ou un bâton en bois, pantalon rabaissé au niveau des jambes. Ou cette autre, plus cruelle, où le maître demande à l’élève "fautif" de passer entre les rangées de tables et de tendre sa joue à chacun de ses camarades, qui lui passe un soufflet. Le supplicié, à la fin de la séance, a le visage tuméfié. Et au-delà de la douleur physique s’ajoute la douleur psychologique. Non visible celle-là. L’élève ainsi humilié, fuit du regard ses camarades et se renfrogne. Il est meurtri dans sa chair.

Ces pratiques moyenâgeuses cesseront quelques années plus tard.

Existe-t-il des études, bilans ou évaluations qui sont faites et surtout rendues publiques sur l’efficacité pédagogique de telles pratiques et leur impact sur l’esprit des élèves et les séquelles psychologiques qui en découlent ?

Les nombreux séminaires et ateliers de formation des enseignants à travers tout le territoire de la jeune république, abordaient-ils ces thèmes ?

Dans ce milieu où la pédagogie avait toute sa place, fallait-il attenter à l’honneur, violer l’intimité d’une personne à cet âge-là, pour une leçon non apprise ? N’y avait-il pas de châtiments plus appropriés ?

Et puis, pour vous le dire sincèrement, beaucoup de cancres – pas tous heureusement - sont restés des cancres jusqu’au bout. Et les avanies qui leurs étaient infligées n’avaient aucun effet sur l’amélioration de leur niveau.  A quoi bon ajouter du mal au mal ?

J’ai pris comme exemple, à dessein, le cas de Haroun qui, à la base, avait une personnalité complexe. C’était à l’école de l’intégrer et de le mettre en confiance surtout. L’école où tous les espoirs étaient permis. Ce n’était pas le cas. Son parcours scolaire s’est arrêté précocement. Comme beaucoup d’autres, qui étaient dans son cas. 

Il est  devenu l’âne de toutes les fables non apprises.

Avant c’était mieux. Vraiment ?

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